Entretien
Clarisse Herrenschmidt : “La communauté se reconnaît elle-même dans sa monnaie – comme dans sa langue et ses institutions”
Monnaies de Guanzhuang, en forme de bêche, et leur reconstitution complète en pointillés. © Hao Zhao/Droits réservés
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La plus ancienne fabrique de monnaie aurait été découverte en Chine, sur le site de Guanzhuang. En forme de bêche, les pièces retrouvées sur place serait plus anciennes encore que celles de l’Artémision d’Éphèse. Effet d’annonce sans véritable fondement, pour l’anthropologue Clarisse Herrenschmidt. La véritable question qu’il faut poser, c’est celles des raisons, complexes, qui conduisent les sociétés à l’invention de la monnaie.
Récemment, une équipe chinoise a affirmé avoir mis à jour « le plus ancien site de fabrication de monnaie au monde », à Guanzhuang. L’atelier remonterait entre 640 et 550 av. J.-C. Les monnaies lydiennes ne seraient donc pas les plus anciennes, comme on le pensait ?
Clarisse Herrenschmidt : L’information est intéressante, mais elle est mise en scène pour faire du buzz. La Chine aurait donc inventé la première monnaie avant l’Europe ! C’est digne d’une cour de récréation ! Le site lydien qui a fourni les proto-monnaies les plus anciennes que l’on connaissait jusqu’ici est, donc, celui de l’Artémision d’Éphèse, et les faits sont datés de 630 av. J.-C. – date à peu près contemporaine de celle du site de Guanzhuang. On peut rester prudent : la datation au carbone 14 a-t-elle un degré de précision à dix ans près ? De toutes façons, ce n’est pas tellement important. Mais les archéologues ont besoin de faire parler d’eux, car l’archéologie est une industrie non seulement au bénéfice de la science, mais aussi à celui de l’orgueil national, en même temps que son équipement, souvent lourd, coûte cher. Il faut donc montrer qu’on obtient des résultats, faire des déclarations fracassantes, pour obtenir des crédits ou les renouveler. Car l’archéologie a besoin de temps ; or le site de Guanzhuang est fouillé depuis 2011 – et dix ans, c’est peut-être une date butoir de survie de l’équipe…
L’importance de cette découverte est donc exagérée ?
Oui, ils forcent la lecture pour aboutir à des conclusions catégoriques. En réalité, en archéologie, nous avons accès à un réel détérioré, ce qui éveille un désir très puissant de restitution. Il convient de prendre du recul par rapport à l’émotion des découvertes. L’archéologie fournit les évidences d’un moment des fouilles, suivi d’un moment de leur interprétation, ce qui n’est pas la même chose. L’équipe qui travaille sur le site chinois renchérit en insistant sur la découverte d’une fabrique de monnaie à Guanzhuang – la « plus ancienne » ! Effectivement, c’est vrai : aucun archéologue n’a pour l’instant retrouvé d’atelier monétaire en Lydie datant assurément de 630 avant notre ère. Mais demain ?