Théâtre
“Le Soulier de satin” : le monde à son pied
“Le Soulier de satin”. © Jean-Louis Fernandez
Cet article est réservé aux abonnés.
Cet article est issu du numéro 187 de Philosophie magazine « Faut-il faire des compromis pour avoir la paix ? », en kiosque le 20 février 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
La Comédie-Française se livre à un morceau de bravoure en adaptant la pièce de Paul Claudel dans un joyeux désordre dont la puissance d'évocation magnifie le réel.
« Heureusement qu’il n’y avait pas la paire ! » Est-ce une méchanceté de Guitry, Gide ou Cocteau ? L’attribution du trait d’esprit est hasardeuse, et sa postérité est injuste. Car si la pièce de Paul Claudel est inhabituellement longue et extraordinairement lyrique, la mise en scène qu’en offre le directeur de la Comédie-Française, Éric Ruf, avec les talents réunis de la troupe, nous transporte dans un voyage épique et palpitant. Ce morceau de bravoure dramatique écrit entre 1918 et 1924 n’a été joué que très rarement, vu son ampleur. Proposé dans son intégralité par Jean-Louis Barrault à l’invitation de l’auteur, par Antoine Vitez, puis par Olivier Py, Le Soulier de satin est présenté ici dans une version ramassée… de sept heures. Le spectacle débute à 15 heures et se termine à 23h30. L’argument n’est pas simple à résumer, mais disons qu’une histoire d’amour passionnelle et impossible entre Don Rodrigue (Baptiste Chabauty) et Doña Prouhèze (incarnée avec brio par Marina Hands) suscite de rocambolesques rebondissements. L’histoire se déroule en quatre journées, autour du globe, à l’époque de la Renaissance espagnole, lors de la conquête du Nouveau Monde. « La scène de ce drame est le monde », écrit Claudel, tour à tour consul et ambassadeur. Il tenait à ce que les didascalies soient lues sur scène, ce que font avec humour les comédiens, dont l’hilarant Serge Bagdassarian, affirmant ainsi pour commencer qu’« il faut que tout ait l’air provisoire, en marche, bâclé, incohérent, improvisé dans l’enthousiasme ! Avec des réussites, si possible, de temps en temps, car même dans le désordre il faut éviter la monotonie. L’ordre est le plaisir de la raison : mais le désordre est le délice de l’imagination. » Ce savant désordre s’accommode de l’absence de décor, qui accentue la beauté baroque du spectacle. Sur un plateau presque nu, dégagé des pendrillons, où apparaissent les échelles, les tuyaux et les portes, seuls comptent la verve des acteurs et leurs costumes scintillants, les jeux de lumière et la musique interprétée sur scène. C’est le pouvoir d’évocation qui nous tient en haleine. Paul Ricœur, dans ses cours sur l’imagination, explique ce miracle. Il montre comment le langage rend présent ce qui est absent, appelant « redescription » cette capacité de la fiction poétique non pas à reproduire « une réalité antérieure comme le fait le tableau » mais à produire au contraire « une nouvelle réalité », en inventant son propre référant. Pour le philosophe, « le paradoxe de la fiction tient au fait que plus elle est éloignée de la manière habituelle de traiter la réalité, plus sa capacité d’ouverture, de révélation et d’extension de la réalité est grande. » Quelle merveilleuse révélation !