La lettre du jeudi

Le temps des rituels

Temps de lecture : 4 min

Le temps des rituels

© Mariana B/Unsplash

« J’entretiens avec Noël un rapport que je dirais volontiers ambivalent. Je pourrais peut-être résumer les choses ainsi : le contenu de ce moment de festivités collectives – son imaginaire polaire, ses marchés illuminés, ses films, sa symbolique chrétienne, sa débauche consumériste – me laisse de marbre, voire suscite chez moi un certain agacement ; en revanche, sa forme rituelle me touche très fortement.

➤ Vous lisez actuellement la Lettre de la rédaction de Philosophie magazine. Pour la recevoir directement dans votre boîte mail, abonnez-vous ! Cette newsletter est quotidienne et gratuite.

Ce rapport hésitant vient peut-être de ce que mes Noëls m’ont toujours semblé un peu atypiques. On y retrouvait sans doute, chaque année, de nombreux éléments empruntés au décorum collectif : sapin, guirlande, foie gras, bûche, cadeaux, etc. Mais nos Noëls ne ressemblaient pas tout à fait, m’est avis, à ceux des autres – et moins encore à l’image d’Épinal que l’on s’en fait. La “vraie” fête, pour commencer, ne se tenait pas le 24, réservé à la cellule familiale étroite, mais un peu avant : le premier samedi des vacances scolaires. Ma grand-mère maternelle réunissait alors tout la famille, une bonne vingtaine de joyeux drilles, rue de Rochechouart. Pas de crèche, évidemment. Personne n’y aurait même songé, dans cette famille où le communisme athée a laissé sa marque. Surtout, en lieu et place d’une dinde ou d’un chapon, nous nous attablions autour d’un couscous (d’agneau ! éloignez ces merguez), suivi du “brie de De Gaulle” (attachement à la Seine-et-Marne oblige). Un repas un peu hétéroclite, assurément. Je suppose que mes grands-parents avaient pris l’habitude du couscous lorsqu’ils enseignaient à Alger.

Toutes ces choses me réjouissaient bien sûr par elles-mêmes : la chair effilochée de la viande, la harissa écarlate, la montagne de présents. Mais le plaisir était, me semble-t-il, redoublé par le sentiment joyeux de la répétition. Bien des choses anodines, insignifiantes, m’émeuvent au plus haut point, quand j’y pense : le trajet en voiture, le retour ensommeillé dans la nuit froide, l’odeur de la sève (du temps où l’on pouvait trouver facilement un épicéa), l’appel retentissant “le père Noël est passé” autorisant les enfants à courir vers le grand salon. Je n’aimais pas toujours les cadeaux que je recevais, mais n’ai jamais été déçu pour autant. J’aimais, plus essentiellement, le rituel du cadeau, et tous les autres, qui installent dans un autre temps, affranchi de sa linéarité habituelle. Ce n’est pas vraiment une mémoire que je garde de ces moments, car toutes les années se mêlent. Plutôt un continuum de sensation, de mots, de gestes qui vibrent et se réverbèrent les uns dans les autres.

Les traditions ont perduré, mais elles ont aussi dû s’adapter. À la disparition de mes grands-parents, l’appartement a été vendu, et Noël a migré ailleurs, dans la maison de campagne briarde qui nous reste en héritage. Le salon est plus petit, alors même que la famille s’est enrichie de nouveaux membres. Serrés sur des bancs inconfortables, nous tenons tout juste.

D’abord tâtonnants, de nouveaux rituels sont apparus en cours de route. Nous – mes frères, cousins, cousines et moi – avons pris le relais de la préparation du repas. Il y a eu quelques ratés : le couscous par trop gargantuesque, l’excessivement pimenté, celui qui a tourné dans la nuit, nous privant du régal de l’assiette du lendemain. Une version végétarienne a fait son apparition aux côtés de celle à l’agneau. Le sapin lui aussi a changé d’allure. Plutôt que d’en acheter un chaque année, nous partons en promenade et récoltons, dans les sous-bois, des branches éparses pour composer notre arbre unique. Nous ramassons quelques branches de houx et glanons des akènes de clématite sauvage pour décorer le salon. Nous introduisant dans les vergers grillagés, nous débarrassons au passage les pommiers mal en point de rameaux de gui.

Pour un temps suspendu, Noël nous saisira, cette année encore, dans ce cérémoniel sans faste. Nos trajectoires individuelles, disjointes, convergeront dans cet espace-temps commun que nous composons ensemble. Pour moi, Noël n’est pas un moment collectif au sens de festivités nationales ; mais ce n’est pas non plus un moment individuel. C’est l’un des rares instants où un tissu de relations concrètes et incarnées trouve la dimension qui peut l’accueillir. Je parle de famille, mais c’est que je parle depuis mon expérience. Mon compagnon, lui, a été l’instigateur d’une autre tradition – celle d’un Noël entre amis avec quelques proches loin de leur famille ou en froid avec elle.

Pour laisser la place à ces rituels, sans doute faut-il qu’à une échelle plus large, le temps de cette période soit bel et bien socialement ritualisé. Mais c’est en deçà que se joue le plus important. On pourrait gloser longtemps sur la fonction des rituels comme instrument de consolidation du groupe. C’est peut-être vrai, mais c’est manquer, je crois, l’essentiel : “Animal social, l’homme est un animal rituel”, écrit l’anthropologue Mary Douglas dans De la souillure. La ritualité en elle-même, l’entrée dans une temporalité non quotidienne, est un besoin existentiel : besoin d’une assise qui fixe, noue et rassemble (reor) des existence dispersées. »