La lettre du lundi
Le triomphe de Poutine
Moscou, le 9 mai 2025. Le président russe Vladimir Poutine rencontre le Premier ministre slovaque Robert Fico au Kremlin. © Alexander Nemenov/Pool/AFP
« En observant le ballet diplomatique mondial de ces derniers jours autour d’une paix en Ukraine, je me dis que c’est Vladimir Poutine qui a la main. Il n’a pas seulement réussi à faire croire aux chefs d’États invités à Moscou pour le 9 mai qu’ils faisaient tous partie du vrai camp antifasciste. Il a dicté ses volontés face aux Européens et même à Donald Trump. Le match n’est pas terminé, la guerre se poursuit. Mais, dans cette nouvelle manche, le dirigeant russe a, pour le moment, pris l’avantage.
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Récapitulons, pour ceux d’entre nous qui rentrent d’un week-end prolongé : alors que Vladimir Poutine célèbre le 80e anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale, quatre dirigeants européens se rendent à Kyiv et, en coordination avec Donald Trump, proposent une trêve de 30 jours entre la Russie et l’Ukraine, au risque de nouvelles sanctions contre Moscou. Quelques heures plus tard, le président russe convoque nuitamment la presse, balaie l’initiative et donne rendez-vous aux Ukrainiens jeudi à Istanbul pour négocier la fin de la guerre (mais sans cessez-le-feu). Quelques heures plus tard, Trump écrit : “L’Ukraine devrait accepter IMMÉDIATEMENT” l’offre russe. Zelensky obtempère. C’est donc Poutine qui aura imposé le lieu et l’heure du rendez-vous.
Pourquoi gagne-t-il, une fois de plus ? Pour trois raisons. La première était éclatante, sur la place Rouge, le jour du défilé militaire : après avoir plongé son pays depuis plus de dix ans dans l’hallucination collective consistant à proclamer que les Russes étaient les seuls vainqueurs du nazisme et qu’ils devaient continuer le combat contre ses héritiers ukrainiens et occidentaux, Vladimir Poutine a entraîné dans son délire une partie du monde. Autour de lui se tenaient non seulement le tyran bélarusse Loukachenko ou les dirigeants autoritaires d’Asie centrale, mais aussi le Chinois Xi Jinping, le Brésilien Lula da Silva, les chefs d’État ou de gouvernement égyptien, vietnamien, vénézuélien, burkinabé, palestinien, zimbabwéen, les dirigeants slovaque, bosniaque, serbe, des vétérans nord-coréens ou arméniens. Au prix de contorsions historiques, Poutine a recréé un nouveau front “antifasciste” dirigé contre… les pays européens, qui encourageraient, avec “leur rhétorique antirusse et leurs actions agressives”, les nazis ukrainiens. Le chef du Kremlin se voit comme le chef de file des non-alignés, des anticolonialistes et des antifascistes-de-tous-les-pays contre “la minorité mondiale” nazifiante, celle des élites occidentales en déclin.
Poutine ne revendique pas uniquement le privilège de la masse et de la géographie. Il assure posséder aussi celui de la cohérence. Face à des dirigeants occidentaux éphémères (c’est normal : ils sont élus) et velléitaires, Poutine prétend élaborer un discours sur le long terme et pour l’histoire. Cela fait des années qu’il répète que l’Ukraine n’est pas un vrai pays, que l’Europe a renié ses racines spirituelles, que les Occidentaux, obsédés par la réussite individuelle, sont incapables de se sacrifier pour un grand dessein. Lui, au moins, affirme-t-il, ne varie pas. Enfin, pour arrêter la guerre qu’il a lui-même lancée, il refuse un cessez-le-feu au nom de la résolution des “causes principielles” du conflit – c’est-à-dire, à ses yeux, la présence de forces de l’Otan en Europe. Il se fait passer pour un dirigeant qui va au fond des choses au lieu de surfer sur le temporaire et l’accessoire. Poutine projette habilement une image d’ampleur, de constance et de profondeur.
C’est précisément ce qui provoque l’admiration de Donald Trump, prompt à céder à presque toutes ses exigences, par exemple le choix du mode de négociations. Le président américain doit envier l’apparence de puissante logique projetée par Poutine. Même si cette rationalité, pour reprendre les mots de Jacques Semelin, est “délirante”. Dans Purifier et Détruire (Seuil, 2005), ouvrage essentiel sur les massacres et les génocides, l’historien s’étonne de l’adhésion que soulève un discours idéologique “apparemment irrationnel, [mais qui] obéit pourtant à une argumentation logique”. Le concept de “rationalité délirante” permet de “caractériser ce noyau rhétorique à partir duquel se construit un processus de violence pouvant conduire au massacre”. Pour pousser un peuple à exterminer son voisin, il faut sans doute cette ténacité et cet aplomb dans le délire : “Le propre de cette rationalité délirante n’est donc pas seulement de structurer dans un discours idéologique suffisamment élaboré les figures de l’ennemi à détruire. Il est aussi de permettre à ce discours de basculer dans une pratique de destruction. Ici encore, on perçoit la perméabilité entre l’imaginaire et le réel”, conclut Semelin.
Voici où en est le poutinisme en 2025 : il réunit de nombreux dirigeants ; il domine un Trump d’autant plus fasciné par la rationalité délirante qu’il incarne lui-même une irrationalité transactionnelle ; il décide où et quand se tiendront les négociations. À ce train-là, malheureusement, la guerre en Ukraine n’est pas proche de s’achever. »