Les Français…
Légalistes… ou rebelles ?
Cet article est réservé aux abonnés.
Cet article est issu du numéro 30 de Philosophie magazine « 30 - juin 2009 », en kiosque le 28 mai 2009. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Les Français, c’est bien connu, adorent traverser hors des clous. L’Hexagone figure pourtant parmi les pays où il existe le plus de lois. À quoi correspond ce besoin de règles et de transgression ? Selon le philosophe Heinz Wismann, il relève d’une volonté d’affirmer son indépendance d’esprit… mais à l’intérieur du système.
Philosophie magazine : Avec 10 500 lois et 120 000 décrets en vigueur, la France est l’un des pays au monde où il y a le plus de règles en tous genres, sans compter les conventions de langage et les codes sociaux implicites. En même temps, les Français sont réputés pour leur goût de la transgression. Comment expliquer ce paradoxe ?
Heinz Wismann : L’attachement aux règles, si caractéristique de la civilisation française, s’accompagne d’un jeu permanent avec celles-ci. Or, pour pouvoir jouer avec les codes du langage, de la société, de l’État, encore faut-il qu’il y en ait. La loi et la transgression vont de pair. Il s’agit là d’une forme particulière d’intelligence sociale, qui constitue l’un des thèmes essentiels du grand roman français, de Stendhal à Proust. Dans Le Rouge et le Noir, Julien Sorel, faisant l’apprentissage des usages du monde, découvre à la fois les bienséances et l’art de les bafouer. Mais attention ! Il convient de les bafouer de manière subtile, sans vraiment les remettre en question. L’habileté de l’homme du monde consiste à respecter les règles tout en signifiant qu’il s’en joue, afin d’affirmer son indépendance d’esprit.
Quelle est selon vous l’origine de ce trait national ?
La valorisation de cette posture complexe, alliant le conformisme et sa dénégation systématique, est antérieure à l’apparition de l’État moderne au XIXe siècle. Elle a lieu sous l’Ancien Régime, au sein de la société de cour, où le poids de l’étiquette incite à jouer double jeu, en assortissant les gestes de révérence d’un sens second (« à bon entendeur, salut ! »), et de faire ainsi preuve d’esprit. D’ailleurs, au XVIIIe siècle, « esprit » se traduit en allemand par « Witz », et non pas par « Geist », pour bien marquer qu’il ne s’agit ni du pneuma grec ni même du spiritus latin, mais de l’aptitude, éminemment sociale, à gérer les contraintes liées aux rapports humains par le recours au mot d’esprit. Aujourd’hui encore, quand on dit de quelqu’un qu’il a de l’esprit, on ne veut pas dire qu’il est doté d’une pensée profonde, mais qu’il sait s’affranchir des conventions, sans les détruire pour autant. Rien de plus ridicule que de dire les choses directement, voire trop brutalement, car cela revient à se comporter en paysan mal dégrossi. C’est le thème du film Ridicule, de Patrice Leconte, qui montre que l’art de subvertir les règles d’observance en vigueur à la cour des rois de France a été élevé au rang d’un principe général d’esthétique communicationnelle. Je dis bien « esthétique », car l’enjeu ici n’est pas de proclamer la vérité au moyen d’un discours irréfutable, mais de mettre en forme la conversation comme scène privilégiée d’exploits individuels.