La lettre du mercredi

L’énigme généalogique

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L’énigme généalogique

Photo d’illustration. © Laura Fuhrman/Unsplash

« Si les regards sont tournés, pour cause d’élection, vers Budapest depuis ce week-end, une découverte plus personnelle me ramène vers la Hongrie ces derniers jours. 

Une traduction bien mystérieuse

Il y a peu, mes parents ont retrouvé dans un secrétaire de la maison seine-et-marnaise de feu mes grands-parents une traduction du Lúdas Matyi, un poème satirique hongrois composé en 1804 par Mihály Fazekas. L’histoire, inspirée par certains récits traditionnels, raconte les aventures de Matyi (Matthieu), un jeune paysan qui, battu par le seigneur tyrannique Döbrögi, se venge de lui à trois reprises, en revêtant différents déguisements. Expression d’un désir populaire de justice, le poème a d’ailleurs été évoqué par Péter Magyar pendant la campagne qui vient de s’achever : le nouveau Premier ministre hongrois a promis de débarrasser le pays des “Döbrögi”. Le texte a connu, en français, deux adaptations en prose, mais aucune traduction “officielle” n’existe dans notre langue – on en trouve cependant des versions en ligne.

Quant à cette traduction exhumée dans un placard poussiéreux, son auteur demeure à peu près aussi mystérieux que cet autre manuscrit, trouvé je ne sais même plus où, d’une étrange histoire racontée du point de vue d’une paire de lunettes. Une partie de ma famille maternelle est, il est vrai, originaire de Hongrie – ma mère et sa cousine aimaient s’imaginer en princesses budapestoises. Mon arrière-arrière-grand-mère maternelle Éléonore, née en 1880 à Kolozsvar (aujourd’hui Cluj-Napoca en Roumanie), a vécu dans le hameau des coteaux de la Marne avant d’émigrer en France avec ses frères Oscar, Joseph, Désiré et André à une date incertaine – avant 1903, année de naissance de son premier enfant avec mon arrière-arrière-grand-père, pour des raisons tout aussi inconnues. Serait-elle notre énigmatique traductrice ? Si le papier à carreaux peut correspondre avec la période, sa signature sur le livret de famille suggère qu’elle ne savait pas très bien écrire. Qui alors ? Ses frères, qui lui rendaient semble-t-il souvent visite ? Un ami de l’exil ?

“Représentant en dessous féminins”

Pour y voir plus clair, nous plongeons dans les archives familiales tirées d’un modeste sac plastique : passeports, cartes de rationnement, faire-part de décès, etc. À défaut de percer le mystère, cette quête improvisée après le dîner me donne l’occasion d’en apprendre davantage sur ces ancêtres somme toute assez lointains. Je me demande comment les habitants de la petite commune, qui apparemment n’appréciaient déjà pas beaucoup les “horsins”, les non-natifs du coin, ont réagi à l’arrivée de cette étrangère. Son couple avec Auguste François – dit “Georges” (c’est aussi le nom de ma rue, réalisé-je) – n’était sans doute pas conventionnel. Leurs deux enfants sont nés hors mariage, bien avant leur union officielle. Auguste François, issu d’une famille d’agriculteurs et vignerons, avait lui-même l’air d’un type singulier. Vendeur de “corsages et satinés” (une industrie dynamique dans la région à l’époque), il vendait des “fantaisies pour dames”. “Représentant en dessous féminins”, selon l’expression de ma mère. Je suppose que c’est en référence au héros du Bonheur des Dames de Zola qu’il était appelé, selon un légende familiale dont nous n’avons pas retrouvé l’origine, Octave. Le singulier personnage trouvera la mort à cheval, écrasé par une voiture.

La génération suivante réserve aussi son lot de surprises. Je découvre que mon arrière-grand-mère, Jeanne, a croisé Pétain dans la boutique de parfums où elle travaillait. Venu chercher des lames de rasoir à la veille de la révolution nationale, le maréchal demanda un paquet entier. Il lui fut répondu qu’il devrait se contenter de deux lames, “comme tout le monde”. De son époux, Raymond, journaliste sportif (spécialiste du cyclisme), je parcours avec une certaine émotion les cartes de presse. Je ne suis pas certains de croire aux influences de la généalogie, mais il y a des cas où les coïncidences ne semblent pas tout à fait aléatoires.

D’où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ?

Je comprends en tout cas le regain d’intérêt contemporain pour la généalogie. “Chercher ses racines, c’est au fond se chercher soi-même. Qui suis-je ? Quels sont les ancêtres qui m’ont fait tel que je suis ?”, disait l’anthropologue Claude Lévi-Strauss dans La Potière jalouse (1985). Longtemps, la généalogie est restée l’apanage distinctif, le privilège d’une certaine catégorie sociale – la noblesse. Les serfs, privés du droit d’hériter, étaient très largement, comme le souligne la philosophe Catherine Malabou dans son livre Il n’y a pas eu de Révolution (Rivages, 2024), privés de l’inscription dans une lignée. “Ils ne succèdent ni ne précèdent.”

La Révolution française, sur ce point, n’a pas changé la donne. “La continuité généalogique est désormais garantie par la seule transmission du patrimoine et se substitue au lignage aristocratique”, poursuit Catherine Malabou. Exclus de la propriété et partant de l’héritage, les vrais déracinés “n’ont pas de lieu à eux, mais ils sont également privés d’histoire. […] Les ultra-riches d’aujourd’hui sont, géographiquement, déracinés ; mais ils ont le privilège d’être très profondément inscrits dans des lignées.” La dynastie des propriétaires a pris le relais, récupérant à son compte l’obsession généalogique. Du côté résolument bourgeois de mon grand-père maternel, tout un travail de filiation remontant jusqu’au XVIIe siècle a été entrepris – j’y découvre même des ancêtres vénitiens. De celui plus modeste de ma grand-mère, le travail reste à faire. »

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