Les apparences
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Cet article est issu du numéro 17 de Philosophie magazine « 17 - mars 2008 », en kiosque le 28 février 2008. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
À quoi bon jouer à cache-cache avec le réel ? C’est le sentiment d’être trompé par les apparences qui est un leurre.
Les apparences sont trompeuses, il paraît. Donc, elles ne le sont pas. Comment sait-on qu’un mari volage ment, sinon à son regard ou à ses hésitations ? Comment sait-on qu’un joueur de poker bluffe, sinon à la goutte de sueur qu’il n’a pas su retenir ? Comment sait-on qu’un homme politique manie la langue de bois, si ce n’est au sourire figé dont il accommode sa mauvaise foi ? À quoi doit-on de (sa)voir, de manière générale, que l’apparence n’est pas la « réalité », sinon à l’apparence elle-même ? Tel un comédien dont les spectateurs savent qu’il récite un texte, l’apparence n’induit en erreur qu’en renseignant immédiatement celui qui l’observe sur l’erreur qu’elle propose. « Sachez que je suis en train de vous cacher quelque chose », écrit Roland Barthes dans ses Fragments d’un discours amoureux. Les apparences nous trompent ? Pas de panique. Nous sommes prévenus. Rien n’est plus visible, rien n’est plus apparent que la comédie des gens qui se donnent l’air de ne pas « être » ce dont ils ont l’air. Tel le présentateur télé dont les caméras montrent le maquillage ou le sourire de fonction, telle la victime pudique dont les soupirs en disent juste assez pour qu’on sache qu’elle souffre et qu’elle s’en cache, telle la star dont les vitres teintées montrent au grand jour le souci de rester discrète ou l’endeuillé dont les lunettes noires exhibent le chagrin qu’elles dissimulent, les apparences montrent leur masque du doigt. Dès qu’elles se cachent, elles vont se faire voir. Contrairement aux apparences, les apparences sont moins trompeuses que le sentiment d’être trompé par elles.