La lettre du lundi

Les élections municipales et le syndrome des (im)postures politiques

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Les élections municipales et le syndrome des (im)postures politiques

© Eric Broncard / Hans Lucas via AFP

« Au lendemain du premier tour des élections municipales, deux enseignements semblent se dégager : d’un côté, le retour du clivage gauche-droite ; de l’autre, la mise sous tension, nouvelle, de ces deux pôles par des extrêmes qui polarisent l’ensemble du champ. Un dispositif en forme de quadripartisme éclaté qui risque de miner la possibilité même d’un débat démocratique, au sens que lui donnait le philosophe Jürgen Habermas, disparu samedi.


Alors que je découvrais les premiers résultats, surprenants, des élections municipales hier soir, j’ai reçu de la part d'un ami un petit message avec en copie le “post” publié sur Facebook par le philosophe et éditeur Laurent de Sutter à propos de Jürgen Habermas, décédé la veille. 

Théorie du (res)sentiment politique

Là où l’ensemble de la presse mondiale salue cette grande figure de la pensée d’après guerre, théoricien de l’“espace public” démocratique et de l’“éthique de la discussion”, Laurent de Sutter ne craint pas de rompre, avec virulence et acrimonie, ce bel unanimisme. Faisant de Habermas “l’incarnation de tout ce qui ne fonctionne pas dans la démocratie” – le culte de la raison, le primat des normes, l’obsession du débat, la violence vis-à-vis de tout ce qui est jugé “extravagant”, le refus d’un autre monde –, de Sutter livre son (res)sentiment : 

“Je le hais pour cela et pour son style ennuyeux et laborieux, dénué de toute passion, je n’ai jamais compris pourquoi ce défenseur d’une démocratie totalement désillusionné était tant respecté. Donc, bon débarras, Jürgen Habermas, et, non, aucun respect pour toi.” 

En découvrant cette imprécation à l’égard d’un mort sous couvert d’une critique de son idéal du débat public, je me suis dit que ce “post” était très révélateur de l’état d’esprit du temps. Ou comment le refus du “système” et des formes autorisées de la rationalité débouche sur l’expression assumée de la haine. Et j’ai pensé qu’à l’ère des réseaux sociaux, l’espace public au sens de Habermas – cette sphère où les citoyens font “un usage public de la raison” en vue d’arriver à un consensus sur les raisons et les fins de l’action collective – était miné par ce que j’appellerais le “syndrome de la posture”, en jouant sur le sens matériel et symbolique du terme : poster des “likes” et des textes à destination d’une communauté, et adopter une posture idéologique, morale ou politique. 

Le “syndrome de la posture”

On connaissait le “syndrome de l’imposture” formalisé par les psychologues Pauline Clance et Suzanne Imes en 1978 : ce doute et cette honte que ressentent les femmes en particulier, quant à la légitimité de leur parole et de leur place : en dépit de leurs accomplissements objectifs, elles pensent que leur réussite est le fruit du hasard et de la chance, et qu’on les surestime. Le syndrome de la posture, lui, en serait l’exact inverse : l’affichage par ceux qui se considèrent en marge ou en lutte contre le “système” de leur mépris pour les accomplissements de ceux qui sont au centre de l’attention. Eh bien, il me semble que ce syndrome, dont le post de Laurent de Sutter est une expression paradigmatique, éclaire la politique contemporaine. Et, en particulier, le champ politico-médiatique tel qu’il se dégage au lendemain des élections municipales. 

À lire les premiers résultats, il apparaît d’abord que le centre, incarné par le parti macroniste Renaissance, est déclassé. Absent de la plupart des grands matchs du second tour, que ce soit à Marseille, Lille ou Lyon, il compte à peine plus de 10 % à Paris. Conclusion : il est “hors jeu d’une confrontation gauche-droite qui se joue sans lui”. Mais le deuxième enseignement que l’on peut tirer de ce premier tour – et le plus intéressant –est que ce retour du clivage gauche-droite s’opère selon une modalité totalement inédite. Chaque pôle est en effet clivé entre une mouvance historique (Les Républicains à droite ; socialistes, écologistes et communistes à gauche) et un extrême (le Rassemblement national à droite et La France insoumise à gauche). Or, même s’ils ne représentent pas (encore) des forces électorales puissantes à l’échelon municipal, ces deux “trublions” ont le pouvoir de perturber, voire de faire perdre leur “camp”, si quelque chose de la sorte existe. 

Qui veut la peau du débat ?

D’autant que la formule de l’alliance avec le pôle historique ne garantit pas nécessairement le succès, par rapport à celle du divorce clair et assumé – comme on le voit à Marseille, où la droite singeant l’extrême droite perd des électeurs ou à Paris où la gauche qui acte sa rupture avec LFI se met en bonne position. C’est là où le syndrome “numérique” de la posture est en train de gagner les esprits politiques… aux dépens du débat démocratique. Alors que la campagne n’a donné lieu à aucun débat de fond – sur l’avenir du logement à l’âge d’Airbnb, le transport à l’heure du réchauffement climatique, les effets de la migration sur le travail et l’espace urbain… –, tout a tourné autour des postures que les uns et les autres adoptaient, par-dessus le centre, aux extrêmes de l’autre bord : “front antifasciste” de Mélenchon, “cordon sanitaire” contre les Insoumis de la part de Retailleau, etc. 

Bref, ne serait-il pas temps que la politique délaisse le spectre des postures et retrouve un peu le sens de sa propre imposture, ce doute qui habite les êtres éthiques que nous sommes et qui nous conduit à nous interroger sur le fondement des mérites et des suffrages dont les autres peuvent nous créditer ? Ce serait sans doute aussi un moyen de donner de l’épaisseur à cet “espace public” cher à Habermas pour qu’il ne se réduise pas à une arène d’experts ou de stratèges déconnectés de l’expérience vécue des citoyens. »

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