Les grands panseurs
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Cet article est issu du numéro 54 de Philosophie magazine « 54 - novembre 2011 », en kiosque le 27 octobre 2011. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Avant d’être un objet de réflexion, la douleur est pour nombre de philosophes une expérience intense. La preuve, c’est que lorsqu’ils en parlent, ils reviennent au fondement même de leur pensée.
Endurcissez-vous !
Diogène (v. 412 av. J.-C. – v. 324 av. J.-C.)
Sénèque (v. 4 av. J.-C. – 65 ap. J.-C.)
« L’été, il se roulait sur du sable brûlant, tandis que l’hiver il étreignait des statues couvertes de neige, tirant ainsi profit de tout pour s’exercer » (Diogène Laërce, Vies et doctrines des philosophes illustres). De qui parle-t-on ? D’un hurluberlu ? D’un ermite masochiste ? D’un adepte des sports et des sensations extrêmes ? Un peu de tout cela : il s’agit de Diogène, la grande figure du cynisme antique. Aujourd’hui, quand on évoque les « cyniques », on imagine des quadras affalés sur les sofas d’un bar lounge sirotant des vodkas-carotte. Quel fossé par rapport à l’Antiquité, où les cyniques sont des va-nu-pieds subversifs qui mènent une existence dépouillée pour mieux s’endurcir et acquérir l’indépendance morale ! Dormant dans une vaste amphore, équipé seulement d’un bâton et d’un manteau grossier, Diogène est un champion de l’ascèse, matérielle et spirituelle. Selon lui, la connaissance de soi est un sport de combat. Pour apprendre à se maîtriser, il faut discipliner son corps, mieux, s’infliger d’authentiques épreuves physiques, souffrances à la clé. L’exposition volontaire à la douleur forge l’endurance au mal et sculpte l’individualité désirable. C’est pourquoi Diogène se prend pour un fakir en marchant sur du sable ardent ; c’est aussi la raison pour laquelle il admire et s’inspire des grenouilles, capables de passer l’hiver dans l’eau glacée. Le cynique se conçoit donc comme un athlète, repoussant toujours plus loin les limites de l’autonomie. Il apprivoise la douleur afin de mieux supporter celle-ci quand elle viendra sans lui demander son avis. Selon l’une des versions en circulation, Diogène serait d’ailleurs mort en retenant jusqu’au bout sa respiration – ultime exercice corporel visant l’autarcie de l’âme…
Le cynisme comme art de vivre et de souffrir a fait des émules, notamment chez les stoïciens romains. Ainsi Sénèque, lui-même de santé fragile. Dans ses Lettres à Lucilius, il rappelle qu’il est asthmatique, sujet à des crises de suffocation et d’évanouissement. S’en plaint-il ? Que nenni ! Dans le sillage de Diogène, il fait l’éloge des athlètes qui « endurent tous les tourments » pour triompher et livre ce credo : « Il faut, pour se connaître, se mettre à l’épreuve : on n’apprend l’étendue de ses forces que grâce à l’expérience » (De la Providence). Aller au-devant de la douleur est une propédeutique à la sagesse, un exercice spirituel : « À force de souffrance, on en arrive au mépris de cette souffrance. » Sorte de superhéros non pas insensible, mais invulnérable, le sage dépeint par Sénèque saisit dans la douleur physique une occasion de se faire « forteresse robuste et imprenable » (De la constance du sage). Il sait que la souffrance est une affliction qui ne dépend pas de nous et ne saurait corrompre l’être moral ; même si le corps agonise, l’âme, elle, reste indemne. D’où cette impassibilité du sage, aimant et aboutissement de l’éthique stoïcienne : celle-ci repose sur une conception déterministe du monde – un sens de la fatalité absent chez les cyniques. Selon les stoïciens et Sénèque, il faut donc accepter avec équanimité même les coups du sort les plus terribles – blessures, maladies, mort. Pour y parvenir, rien de tel qu’un entraînement énergique et quotidien à la douleur. Maintenant, choisissez : longue marche dans le désert ou plongée dans des eaux glacées ?