Naissance d'une notion
Les hyperobjets
© Linotte S. pour PM
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Cet article est issu du numéro 78 de Philosophie magazine « 78 - avril 2014 », en kiosque le 27 mars 2014. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Ils désignent des choses ou des phénomènes, par exemple, le réchauffement climatique, qui révèlent notre impuissance et dépassent nos catégories habituelles.
Apparemment, une barre de plutonium, le capitalisme mondial et un accès de canicule n’ont rien en commun. Et pourtant, tous ces phénomènes peuvent se laisser penser sous la catégorie des hyperobjets, un néologisme forgé par Timothy Morton pour désigner les « choses qui occupent massivement le temps et l’espace au regard de l’échelle humaine ». L’auteur britannique, spécialiste du romantisme anglais, vient d’ailleurs de leur consacrer un ouvrage fécond de métaphysique : Hyperobjects. Philosophy and Ecology after the End of the World.
Comme M. Jourdain faisait de la prose sans le savoir, nous avons toujours fait partie intégrante des hyperobjets. Mais que sont-ils ? Visqueux, ils collent aux êtres en relation avec eux : où que je me trouve, je ne saurais me soustraire entièrement aux flux colossaux d’hommes et de marchandises engendrés par la mondialisation ; pas plus que je ne pourrais échapper au changement climatique qui en résulte, ou à la radioactivité accumulée par mon environnement. Non locaux, les hyperobjets échappent aussi à notre appréhension, qui ne nous en livre que de fugaces aperçus. En effet, nulle part dans la liste des catastrophes climatiques, nous ne trouverons le réchauffement global lui-même. Ce ne sont pas simplement les limites de notre perception qui sont en cause, mais aussi le fait, si l’on en croit la physique quantique et la théorie de la relativité, que « les choses ressemblent davantage à des tourbillons dans un ruisseau qu’à des corps, mous ou durs, dotés d’une extension donnée ». Enfin, de par leur temporalité démesurée, les hyperobjets s’étirent tellement dans le temps que leur considération nous écrase bien davantage encore que la pensée de l’infini : le plutonium 239, avec ses 24 100 années de durée de vie moyenne, ridiculise nos supercentenaires.