La lettre du mercredi

Les jeunes n’écrivent plus ? Anatomie d’un malentendu

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Les jeunes n’écrivent plus ? Anatomie d’un malentendu

© Deagreez/iStockphoto

« Seul 1 enfant sur 10 déclare écrire tous les jours sur son temps libre, selon une énième étude sur la crise de l’écriture chez les jeunes. Et si, en réalité, cette raréfaction tenait non seulement à la place grandissante des messages vocaux dans les communications, mais aussi à l’estime dans laquelle les jeunes tiennent l’écrit, auquel ils réservent tout ce qui échappe à la parole ? C’est l’idée que je vous propose dans les pas de la philosophe espagnole María Zambrano.

Un chiffre troublant…

Je suis récemment tombé sur les conclusion alarmistes de l’étude “Annual Literacy Survey”, menée par l’institut britannique National Literacy Trust : “La crise de l’écriture [chez les jeunes] identifiée en 2024 continue en 2025 […] Seulement 1 enfant ou adolescent sur 10 déclare écrire quelque chose tous les jours sur son temps libre” – sans contrainte scolaire.

Au premier abord, le chiffre m’a troublé. J’accorde une grande valeur à l’écrit. Là où beaucoup associent l’oral à une forme d’authenticité, et l’écrit à un artifice, j’ai toujours eu le sentiment d’être au plus proche de moi-même quand je couchais les choses sur papier, à tête reposée. Les mots à vif au contraire, pour moi, tombent toujours un peu à côté, inadéquats. J’ai la plus grande peine à dire des choses sérieuses, intimes y compris, à l’oral. Bref, j’ai toujours beaucoup écrit, de manière presque obsessionnelle. En matière professionnelle, mon seul critère était de pouvoir écrire tous les jours – mission accomplie. Mais je continue à écrire en dehors du travail, dans mes petits carnets : des idées, des bribes de récits, des petits poèmes. Je n’ai absolument aucun désir de reconnaissance littéraire : il s’agit davantage d’hygiène mentale. Oser des constructions inhabituelles, étranges, libres, qui défont les mécanismes et les formules toutes faites dans lesquels s’enferre le langage routinier. 

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Cela étant, 1 sur 10, le chiffre m’intrigue. Une autre étude de 2010 indiquait que 54% des jeunes écrivent quotidiennement des messages à leur amis via différents canaux numériques. Les vocaux auraient-ils entretemps tué l’écriture ? Le rapport plus récent de Christine Mongenot et Anne Cordier, “Les adolescents et leurs pratiques de l’écriture au XXIe siècle. Nouveaux pouvoirs de l’écriture ?” (2023), montre que ce n’est pas le cas : “Sur les 1 500 adolescents interrogés dans le cadre de l’étude quantitative, 59% déclarent écrire tous les jours ou presque” – qu’il s’agisse de mails, de messages privés sur les réseaux sociaux, de listes, de pense-bêtes, de notes personnelles, etc.

…mais qui définit mal son objet

Comment donc expliquer les 10% de la National Literacy Trust ? Certains penseront, peut-être, à la généralisation de l’intelligence artificielle. Si je peux imaginer l’utilisation de ChatGPT pour rédiger une déclaration d’amour, il m’est difficile d’envisager le recours systématique à cet outil pour la rédaction de messages banals. Le plus probable, pour expliquer ces 10%, me semble être la non-comptabilisation de certaines pratiques des 8-18 ans jugées trop utilitaires pour être prises en compte comme de véritables activités d’écriture. Ce n’est évidemment qu’une supposition : l’étude n’explique jamais clairement ce qu’il faut entendre par “écriture sur son temps libre”. Mais j’imagine que les enquêteurs, qui se penchent tout particulièrement sur le “plaisir d’écrire”, ont à l’esprit des formes créatives d’écriture (récits, poèmes, journaux intimes, etc.), où écrire est moins un moyen qu’une fin en soi impliquant un certain travail de la langue. Si c’est le cas, je m’interroge quant à la pertinence d’exclure du compte les rédactions scolaires : bien entendu, l’écriture y répond à une contrainte, l’élève n’est pas à l’initiative ; mais la contrainte ne s’oppose pas, me semble-t-il, à la créativité ; le devoir lui fournit plutôt une occasion, une invitation.

Bref, l’idée d’une “crise de l’écriture” me paraît discutable. Les jeunes écrivent. Et il n’écrivent pas de manière irréfléchie, même dans des formes de communication ordinaires. On pense aux articles récents qui évoquaient la disparition des majuscules et des points chez les jeunes. Globalement, Christine Mongenot et Anne Cordier révèlent une “image éloignée de certains lieux communs selon lesquels les pratiques culturelles des jeunes, et particulièrement celle de l’écriture, relèveraient du spontanéisme et de la seule impulsion. [Les résultats] laissent au contraire transparaître une prudence effective dans la manière dont les adolescents envisagent la diffusion de ce qu’ils écrivent [et] révèlent aussi par leur usage du brouillon et le recours intense à l’application Notes de leurs smartphones qu’ils élaborent attentivement ce qu’ils écrivent”.

Pourquoi écrire ?

C’est davantage la résistance de l’écriture que sa disparition qui m’interroge, au fond. “Mais pourquoi écrire si la parole existe ?”, se demandait en 1950 la philosophe espagnole María Zambrano dans Hacia un saber sobre el alma (“Vers un savoir sur l’âme”, non traduit). La question se fait plus urgente alors que la profération évanescente des mots peut être enregistrée et diffusée d’un clic à l’autre bout du monde. Pourquoi écrire ? C’est que l’oral, “l’immédiat, ce qui jaillit de notre spontanéité, fait partie de ces choses dont nous n’assumons pas intégralement la responsabilité parce que cela ne jaillit pas de la totalité de nous-même ; c’est une réaction toujours urgente, pressante”, note l’essayiste. “Nous parlons parce que quelque chose nous presse […] et la parole nous en libère. Par la parole, nous nous rendons libres, libres à l’égard du moment, de la circonstance assiégeante et immédiate.” Cependant, “la parole ne nous recueille pas, pas plus qu’elle ne nous crée”. Si elle a triomphé du moment en le verbalisant, en le tenant à distance, tout sera à recommencer au moment suivant. Nous sommes emportés dans un “usage excessif de la parole [qui] produit toujours une désagrégation” : “C’est une victoire continuelle qui, à la fin, se transforme pour nous en déroute.”

Pour Zambrano, “c’est de cette déroute, déroute intime, humaine […] que naît l’exigence d’écrire. On écrit pour regagner du terrain sur la déroute continuelle d’avoir longuement parlé.” Dans l’écriture, les mots “ne seront pas au service du moment oppresseur ; ils ne serviront pas à nous justifier devant l’attaque du momentané, mais, partant du centre de notre être, en reconnaissance, ils iront nous défendre devant la totalité des instants, devant la totalité des circonstances, devant la vie entière.” Dans l’écriture, nous nous tenons tout près de notre centre d’être. »