Tribune
Les élites, les jeunes et la “mort de l’âme”
Frederick Goodall (1822-1904), “Dolce far niente” (“La douceur de ne rien faire”), huile sur toile, 1889. © Sotheby’s/AKG
Cet article est réservé aux abonnés.
Dans une vidéo diffusée par le gouvernement allemand, les jeunes sont appelés à rester chez eux durant le confinement et sont célébrés comme des héros… dans l’inaction. Cette vision de la jeunesse, affalée devant la télévision, montre à quel point, selon Pierre Vesperini, les élites d’aujourd’hui ne comprennent rien à la richesse de la vie de loisirs, seul chez soi, vantée par la philosophie romaine de l’Antiquité. Un malentendu lourd de risques pour notre avenir.
Le gouvernement allemand vient de publier une vidéo, intitulée « De singuliers héros » (ou « Des héros très spéciaux ») qui a fait sensation. Elle s’adresse aux jeunes, qu’il s’agit de convaincre de respecter le confinement (un Anglais enthousiaste a repris la vidéo sur son compte Twitter, avec des sous-titres). Le spot de prévention montre, dans cinquante ans, un vieillard qui se rappelle sa jeunesse, à l’époque de la deuxième vague du coronavirus. Les jeunes, dit-il, se comportèrent alors en héros (« Helden »). Ils ont triomphé du virus. Comment ? Eh bien – et ici intervient la surprise – en ne faisant « rien, absolument rien » (« Nichts. Absolut gar nichts »). Et des images de flashbacks nous présentent, dans une atmosphère de pénombre, sans air, sans fenêtre et sans lumière, un jeune homme qui n’en finit pas de s’abrutir d’ennui sur un canapé, devant une télévision allumée, ayant à peine la force de soulever la télécommande. Pour couronner le tout, au bout d’un moment émerge au fond une vague silhouette féminine apportant des pizzas… Enfin apparaît l’appel de la Bundesregierung : « Deviens-toi aussi un héros. Reste à la maison » (« Werde auch du zum Helden und bleib zu Hause »).
La vidéo a été presque unanimement saluée, en Allemagne et ailleurs. Seuls quelques esprits chagrins ont estimé que le gouvernement avait tort d’inciter à l’oisiveté, et que le parallèle avec les émissions historiques sur la Seconde Guerre mondiale n’était pas du meilleur goût. Mais ce ne sont pas les réactions du public qui m’importent ici.
Cette vidéo est un témoignage capital, auquel les historiens de l’avenir devront accorder toute l’importance qu’il mérite. Elle exprime en effet, avec toute la clarté désirable, la façon dont les élites dirigeantes européennes se représentent l’existence humaine. Car l’origine allemande de la vidéo est, de ce point de vue, indifférente. Elle pourrait émaner de n’importe quel autre gouvernement européen : anglais, français, italien, etc. Partout, pour les élites qui gouvernent, qu’elles se disent de gauche ou de droite, une idée domine, toujours informulée, mais ici formulée pour la première fois peut-être : la vie est purement matérielle. Divisée entre travail et détente, production et consommation, elle ne peut être qu’extérieure. L’intérieur, le chez-soi (Heim), n’est que l’abri où l’on dort. Par conséquent, pour ces élites, il va de soi que, si un jeune homme reste chez lui, il ne pourra rien faire d’autre que dépérir devant la télévision, seule activité (de consommation) qui lui restera. L’idée que, chez soi, un jeune homme puisse rêver, penser, créer, parler, lire, écrire, faire de la musique, du dessin, cuisiner des plats, et même aimer – bref, se livrer à tous les plaisirs de ce qu’on appelait à Rome l’otium – cette idée, pour les élites qui nous gouvernent, est inconcevable. « Je ne suis jamais plus actif », disait Scipion l’Africain, « que lorsque je ne fais rien, et je ne suis jamais moins seul que lorsque je suis seul ». Le mot était rapporté par Caton le Censeur, l’archétype du Romain énergique et vaillant [retrouvez ici l’intégralité de la citation dans son contexte].