Israël-Palestine

Les mains rouges des pro-Palestiniens, un symbole coupable ?

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Les mains rouges des pro-Palestiniens, un symbole coupable ?

Paris, le 26 avril 2024. Manifestation devant l’Institut d’études politiques (Sciences Po Paris) occupé par des étudiants en soutien au peuple palestinien. © Dimitar Dilkoff/AFP

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Certains des militants pro-Palestiniens qui ont brièvement occupé Sciences Po Paris vendredi arboraient des mains peintes en rouge. Un symbole qui a créé une vive polémique. Éclairage.


 

  • C’est l’image du week-end : des dizaines de manifestants pro-Palestiniens ont bloqué le campus de l’Institut d’études politiques de Paris (Sciences Po Paris) vendredi dernier, avant d’être dispersés par la police. Particularité : beaucoup d’entre eux s’étaient peints les mains de rouge. Le geste a rapidement suscité la polémique. Il en rappelle en effet un autre. Le 12 octobre 2000, deux soldats israéliens entrent par erreur dans la ville de Ramallah, sous autorité palestinienne. Ils sont lynchés et mis à mort. Un homme brandit ses mains ensanglantées à la fenêtre du commissariat en signe de « victoire ». Il devient l’un des symboles de la seconde Intifada.

  • Pour se défendre, les militants ont mobilisé un certain nombre d’arguments que l’on ne peut rabattre d’emblée sur de la mauvaise foi. Nés pour beaucoup dans les années 2000, ils n’ont pas la mémoire du massacre de Ramallah. Mais surtout, arguent-ils, le symbole de la main rouge est utilisé dans bien d’autres contextes de lutte politique. Il a été brandi pour dénoncer les agissements de la Russie en Ukraine, le racisme systémique dans la police lors de Black Lives Matter, le sort des populations autochtones au Brésil, l’inaction climatique des gouvernements, les exactions de Pinochet lors de son procès en 1999, la maltraitance animale, etc. Il a même été utilisé par des familles d’otages israéliens pour dénoncer la manière qu’a eu le gouvernement Netanyahou de gérer la situation, et par des Israéliens pro-palestiniens pour dénoncer le bombardement de Gaza. En outre, depuis 2002, l’ONU a lancé la Journée internationale de la main rouge pour alerter sur le sort des enfants soldats.

  • La main rouge est un symbole extrêmement polysémique. Elle frappe en effet par son évidence. Le militant qui l’arbore expose au grand jour la responsabilité de celui qu’il accuse. Il ramène le réseau complexe, abstrait, de causes et d’effets qui peut conduire un individu à jouer à rôle dans un massacre ou une injustice à la brutalité d’une vérité que l’on peut exprimer par : « Tu as du sang sur les mains. » La reconduction de la responsabilité à la matérialité du sang fait la puissance du geste.

  • Or ce n’est pas sous cette forme que la main sanglante a été brandie en 2000 à Ramallah. Là où la main rouge souligne, en général, la culpabilité de l’autre, le Palestinien à sa fenêtre est devenu, ce jour-là, le symbole de la culpabilité revendiquée : le symbole d’une violence qui s’exhibe elle-même. Les étudiants de Sciences Po pouvaient-ils ignorer cette image ? Le caractère polysémique du symbole n’épuise pas, à lui seul, le problème. Le contexte joue un rôle décisif dans la manière dont un symbole est compris. Bien entendu, personne n’aurait songé à dénoncer l’antisémitisme des Amérindiens lorsque ceux-ci, pour défendre leurs droits, ont brandi la main rouge. Mais nous ne sommes pas en Amérique du Sud : nous sommes à l’Institut d’études politiques de Paris, dans le cadre d’une manifestation pro-palestinienne qui définit un imaginaire spécifique. Peut-on alors être certain que les militants en présence avaient connaissance de cet imaginaire contextuel ?

  • Abordé de cette manière, la question demeure insoluble. Il faut d’ailleurs parier que le geste n’a pas été investi par tous de la même manière. Certains avaient peut-être en tête les images de Ramallah, et une justification toute trouvée, dont on vient d’énumérer différents éléments, pour désamorcer la polémique avec une bonne dose d’hypocrisie. Mais il n’est pas du tout impossible ni même improbable que d’autres, versés notamment dans les luttes écologiques, aient compris le geste naïvement. Les luttes s’hybrident et s’empruntent leurs répertoires d’action.

  • Cela suffit-il à les dédouaner de toute responsabilité ? Non, aurait sans doute répondu Aristote. Dans l’Éthique à Nicomaque, il écrit : « Nous punissons quelqu’un pour son ignorance même, si nous le tenons pour responsable de son ignorance […] parce que le principe de l’acte réside dans l’agent lui-même […] Nous agissons de même toutes les autres fois où l’ignorance nous paraît résulter de la négligence, dans l’idée qu’il dépend des intéressés de ne pas demeurer dans l’ignorance, étant maîtres de s’appliquer à s’instruire. » Des siècles plus tard, Milan Kundera le dira encore dans Risibles Amours : « L’homme est tenu de savoir. L’homme est responsable de son ignorance. L’ignorance est une faute. » Ne faudrait-il pas attendre de ceux qui défendent une cause qu’ils en connaissent l’histoire et les symboles ? Si cela n’est pas le cas, la cause défendue devient un affrontement aveugle et monolithique contre un adversaire avec lequel on ne partage plus rien, pas même la mémoire des atrocités dont le rappel pourrait le faire souffrir.