Un classique éclaire le présent

Les mercenaires sous l’œil de Machiavel

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Slaviansk (Ukraine), le 15 avril 2014. Un Cosaque pro-russe suspecté d’être un mercenaire aux côtés des forces séparatistes qui réclamaient alors l’indépendance de la région du Donbass

Slaviansk (Ukraine), le 15 avril 2014. Un Cosaque pro-russe suspecté d’être un mercenaire aux côtés des forces séparatistes qui réclamaient alors l’indépendance de la région du Donbass. © Guillaume Herbaut/Agence VU

Du régiment Wagner aux anciens combattants de l’armée syrienne, la Russie a fait, depuis le début de son offensive en Ukraine, le choix d’y envoyer des mercenaires. Cette stratégie permet sans doute d’éviter l’accumulation de morts russes qui mécontenteraient l’opinion. Mais elle présente aussi des risques, que Machiavel, en son temps, mettait déjà en évidence.

 

  • Les mercenaires présentent des avantages évidents, pour un État : ces troupes grassement payées lui permettent d’éviter de sacrifier sa propre population, et de confier la conduite des opérations à des professionnels de la guerre. C’est la raison pour laquelle les condottieri, chefs de troupes mercenaires, jouaient un rôle majeur dans l’Europe de la Renaissance.
  • Machiavel lui-même a bien connu de nombreux condottieri – il en employa certains au service de la ville de Florence. Mais il se défie bientôt, à la faveur de l’expérience qu’il en a acquise, de ces soldats sans autre conviction que l’appât du gain. « Ce qu’on doit craindre des troupes mercenaires, c’est leur lâcheté », écrit le philosophe dans Le Prince (1532). Les cohortes mercenaires sont « incertaines, infidèles et dangereuses ». Sans lien de cœur avec la cause pour laquelle ils se battent, les condottieri risquent toujours de rechigner à l’ultime sacrifice. « Ils veulent bien être tes soldats tant que tu ne fais pas la guerre ; mais dès que la guerre vient, ils ne veulent que fuir ou s’en aller. »
  • Pour échapper à cette dépendance à l’égard des mercenaires, Machiavel est l’un des premiers à envisager une conscription populaire. Le prince, explique-t-il, doit se doter d’« armes propres […] composées de [ses] sujets ou de [ses] citoyens ou de [ses] créatures. » Les milices patriotes savent pour quoi elles risquent leur vie. Et c’est ce qui fait leur valeur. Machiavel obtiendra gain de cause. 5 000 fantassins sont recrutés dans les campagnes alentour sur base du volontariat.
  • L’idée de milice patriote perdurera et se développera avec les grandes révolution, là où le mercenariat sera peu à peu discrédité. Mais les choses ont changé. Les armées de métier ont remplacé les conscrits dans bien des pays. Et les mercenaires, en Ukraine ou en Afrique, font leur retour. Ces mercenaires, cela dit, ne sont pas vraiment ceux d’hier. L’appât du gain n’a sans doute pas disparu. Reste que – et le groupe Wagner en est le meilleur exemple – les soldats sous contrat d'aujourd'hui suscitent désormais une véritable terreur, contrairement aux condottieri plutôt indifférents à toutes les causes, soucieux seulement de leurs intérêts, décrits par Machiavel.
  • Les mercenaires d’aujourd’hui ne rechignent plus à s’exposer à la mort. Ils se battent avec la même fureur sanglante que Machiavel perçoit chez le patriote. Il ne se battent pas seulement pour l'argent mais pour une cause supérieure : l'impérialisme russe, la chrétienté, etc. Dans un monde libéral jugé de plus en plus nihiliste, le flirt répété, constant, avec la mort que représente la vie de mercenaire est une manière puissante de régénérer la foi en quelques grandes valeurs en péril, en quelques causes transcendant les intérêts particuliers. Mettre en jeu sa vie, s'exposer au sacrifice ultime au nom d'une fin supérieure est une manière aussi radicale qu'efficace de lui conférer une réalité. Ce n'est plus l'amour de la cause qui conduit au sacrifice : c'est l'acceptation du sacrifice qu'elle exige qui fait naitre l'amour de la cause. Le fascisme l'avait bien compris. On se souvient du mot de Mussolini : « Vivre dangereusement, cela veut dire être prêt à tout, à quelque sacrifice, à quelque danger possible, à quelque action que ce soit, quand il s’agit de défendre sa patrie. […] Le fasciste doit mépriser la vie commode. Son crédo est l’héroïsme tandis que celui du bourgeois est l’égoïsme. Le fascisme est enfin une conception religieuse qui considère l’Homme dans son rapport sublime, avec une loi et une volonté qui dépasse l’individu. » On comprend mieux pourquoi le régiment Wagner ou les milices fanatisés recrutées en Syrie par Poutine suscitent un tel effroi.