Récit

Les musulmans de France : une histoire bien plus ancienne qu’on l’imagine

Temps de lecture : 13 min

Les musulmans de France : une histoire bien plus ancienne qu’on l’imagine

“Gendarme maure”, fin XIXe siècle. © Look and Learn/Valerie Jackson Harris Collection/Bridgeman Images

Cet article est réservé aux abonnés.

« La vraie question est désormais de savoir si l’Islam est compatible avec la civilisation française », martelait récemment Jean Messiha, ancien membre du Rassemblement national et proche du parti Reconquête!, dans une tribune du magazine Valeurs actuelles. Cette question, rhétorique et idéologique, suggère une extériorité entre les musulmans et l’histoire de France. Or la présence musulmane traverse l’histoire de l’Hexagone depuis des siècles, et a contribué à faire du pays ce qu’il est.


Une histoire presque aussi ancienne que l’Islam lui-même

Depuis quand y a-t-il des musulmans en France ? Leur implantation est presque aussi ancienne que l’Islam lui-même. Elle s’opère en plusieurs vagues. Après la naissance de l’Islam en 622 et son développement rapide au sud de la Méditerranée, la France méridionale fait bientôt face aux razzias sarrasines. C’est d’abord le cas de la Corse dès 704, qui devient un repère de pirates musulmans. Les pillards, cependant, ne restent pas sur place. Les choses changent à partir de 719. La Septimanie (approximativement, le Languedoc-Roussillon), alors province d’un royaume wisigoth peu à peu grignoté par les Francs, est envahie et occupée par des musulmans qui dominent déjà l’Espagne voisine de l’autre côté des Pyrénées. L’objectif de conquête est politique. Le wali (والٍ, « gouverneur ») s’installe à Narbonne. Chrétiens et musulmans sont soumis au statut de dhimmi (ذمّي) : ils conservent le droit de pratiquer leur religion mais doivent payer un tribut. La Septimanie musulmane, qui devient rapidement une province du royaume ommeyade d’Al-Andalus, étend ses frontières. Carcassone et Nîmes sont prises en 725. L’implantation permet d’étendre les razzias : Lyon, Bordeaux, Lyon, Sens, Autun sont attaquées. La célèbre bataille de Poitiers en 732, puis la bataille de la Berre en 737, portent un coup d’arrêt à l’expansion musulmane. Mais plusieurs villes comme Avignon, Marseille et Arles restent occupées quelques années, et la Septimanie demeure sous domination musulmane jusqu’en 759, année où Narbonne est assiégée par Pépin le Bref. « Une partie des prisonniers est transférée au nord de la Loire tandis qu’une autre fit souche sur place », résume l’anthropologue Jean-François Clément dans « L’Islam en France - Les cinq migrations musulmanes de 716 à nos jours » (1992).

Difficile d’évaluer l’importance de cette séquence en termes de peuplement. Paul Diacre, historien de l’époque, affirme que les Sarrasins « ont pénétré dans la province Aquitaine de Gaule accompagnés de leurs femmes et de leurs enfants, comme pour l’habiter » (in : Histoire de l’islam et des musulmans en France du Moyen Âge à nos jours, ouvrage collectif dirigé par Mohammed Arkoun, 2006). Jean-François Clément est plus nuancé : « Quelques familles musulmanes seulement se sont établies à Narbonne. La population est restée juive ou chrétienne pour l’essentiel […] On pense à la suite de recherches archéologiques récentes qu’une partie de l’atrium de la basilique aurait été transformée en mosquée. Après 759, cette mosquée, sans doute la première de France, aurait été soigneusement détruite et transformée en cour. En conséquence les seuls témoignages de la présence musulmane retrouvés à Narbonne ont été des poteries et des pièces de monnaie musulmanes. » Les traces d’implantation restent en somme rares. En 2016, trois tombes du VIIIe siècle, orientées vers La Mecque, sont tout de mêmes exhumées à Nîmes. L’analyse génétique semble confirmer que les trois défunts étaient originaires d’Afrique du Nord. « L’ensemble de ces données suggère que les squelettes découverts dans les tombes de Nîmes appartenaient à des soldats berbères enrôlés dans l’armée omeyyade durant l’expansion arabe », résume le rapport de l’Inrap.

Si la chute de Narbonne marque un tournant, d’autres contacts se créent entre la France et le monde musulman. Ils sont notamment diplomatiques : des ambassadeurs abbassides sont reçus pour la première fois au château de Sels en 768, et des émissaires séjournent à Metz en hiver de la même année. D’autres délégations suivront. Ces contacts sont aussi économiques et commerciaux. Des mercenaires musulmans sont également employés, parfois, dans les armées chrétiennes - y compris par Charlemagne pour lutter contre le califat de Cordoue. Mais les implantations demeurent rares. Il faut néanmoins mentionner l’installation d’une communauté musulmane en Provence, où se portent désormais les raids. Clément résume : « Cette fois-ci, les nouveaux venus ne passent plus par voie de terre en empruntant les routes de la Catalogne actuelle, mais ils viennent par voie de mer. Ces raids maritimes ne seront plus le fait des pouvoirs publics musulmans d’Espagne comme dans les deux premières tentatives faites par voie terrestre. Ce seront des individus au fort esprit d’entreprise qui en seront les initiateurs. Autre changement notable, les motivations ne seront plus religieuses ou politiques mais essentiellement économiques. […] Pour faciliter leurs opérations, les pirates décident de créer un port qui pourrait être leur repaire permanent » en Camargue.

Cet article est réservé aux abonnés
Les concepts liés à cet article

Études postcolonialesFait