Crises existentielles
Les tourbillons de la vie
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Cet article est issu du numéro 10 de Philosophie magazine « 10 - juin 2007 », en kiosque le 31 mai 2007. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Pourquoi grandir, pourquoi vieillir ? L’existence a-t-elle un sens ? De la naissance à la mort, le parcours est jalonné d’accidents et de passages à vide. Et si ces crises, de moins en moins ritualisées, étaient un moyen de franchir les âges de la vie ?
La dépression a-t-elle définitivement détrôné ce qu’on appelait jadis la crise existentielle ? Tout semble le montrer. À l’ère des psychotropes, du développement personnel et des thérapies toujours plus sophistiquées, le terme a quelque chose de désuet : une maladie de jeunesse, romantique, réservée à l’élite des génies, garantie de leur créativité. La dépression est bien plus commune, presque vulgaire ; elle n’a rien de la puissance trouble et subversive de ce que les anciens nommaient mélancolie et imputaient à un dérèglement des humeurs. Entre la mélancolie, maladie mystérieuse du poète, et la dépression, pathologie banale de l’individu contemporain, la « crise existentielle », mal philosophique par excellence, a encore une place. Il se pourrait qu’elle permette d’éclairer d’un jour nouveau les « coups de blues », plus ou moins forts, mais de plus en plus fréquents, qui rythment nos vies d’individus.
La philosophie, dit-on, est une réflexion sur la manière de conduire sa vie. La plupart du temps, cette conduite va de soi : notre agenda pour les heures, les semaines et les mois à venir est en général bien (et souvent même trop) rempli. Chaque action sert à une autre, qui sert à son tour à une troisième, etc. Lorsque nous sommes pris dans la chaîne de ces petits projets, tout fonctionne bien, tout tourne rond. La quotidienneté, comme dit Martin Heidegger, suffit à nous combler. Mais il arrive parfois que le « tourner rond » nous apparaisse « tourner en rond ». Un immense ennui se dessine alors qui confine à l’angoisse. À quoi bon tous ces petits projets dérisoires, pensons-nous soudain, au regard de la fugacité de notre vie ? La question du sens ultime de nos projets s’ouvre de manière béante et, en effet, angoissante. Dans La Nausée, Jean-Paul Sartre a su donner à l’analyse heideggérienne une illustration littéraire aussi juste que profonde. C’est l’histoire d’un individu ordinaire qui expérimente ce vertige existentiel en se mettant à penser : « Tout est gratuit, ce jardin, cette ville et moi-même. Quand il arrive qu’on s’en rende compte, ça vous tourne le cœur et tout se met à flotter… ; voilà la nausée. »
La philosophie trouve sa place dans ce désarroi : à quoi sert-elle, au fond, si ce n’est à répondre à la question « à quoi sert de vivre ? ». C’est loin d’être gagné, car les grandes idées qui permettaient, comme l’écrit Sartre, de « justifier l’existence » semblent avoir déserté notre modernité désenchantée. Jadis, il y avait la puissance de la tradition qui imposait de faire comme on avait toujours fait : bénéfique certitude. Il y avait aussi la confiance en l’ordre du monde, invitant le sage à s’élever au-dessus de tout ce qui est périssable et mortel : grandiose aspiration. Il y avait enfin la foi en une splendeur divine, assez grande pour accueillir notre petitesse : belle assurance de vie éternelle. Bref, autant de garanties possibles d’avoir une place réservée, même infime, dans le déroulement immuables des choses. Récemment encore, la per-spective d’un avenir radieux, national ou révolutionnaire, pouvait remplir cet office. Mais, aujourd’hui, qu’est-ce qui peut encore justifier nos vies aussi brèves que vaines quand le passé se perd, la nature se tait, le ciel se vide et les lendemains ne chantent plus : bref, quand il n’y a plus que l’homme pour consoler l’homme ?