Biopic
L'histoire de Hannah
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Cet article est issu du Hors-série n°66 de Philosophie magazine « Hannah Arendt. Comprendre, résister, espérer », en kiosque le 24 juillet 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Ses écrits sur les origines du mal ont révolutionné la réflexion politique et morale. Entre sa passion partagée avec un Heidegger soutenant Hitler dans l’Allemagne des années 1930 et la découverte du bonheur sentimental et amical outre-Atlantique après avoir fui la Shoah, Hannah Arendt a tenté toute sa vie de réconcilier l’amour avec le monde. Récit d’un parcours tumultueux où les idées et les sentiments ne se départagent pas.
« L’amour est, de nature, étranger-au-monde et c’est pour cette raison plutôt que pour sa rareté qu’il est non seulement a-politique, mais même anti-politique – la plus puissante, peut-être, de toutes les forces antipolitiques. » Formulée de manière toute théorique en 1958 dans son maître ouvrage, Condition de l’homme moderne, cette vision de l’amour comme force antipolitique, qui a vocation à rester étrangère au monde, trouve dans l’existence de Hannah Arendt une confirmation initiale éclatante... suivie d’une série incessante de démentis. Jeune étudiante juive de 18 ans dans l’Allemagne des années 1930, n’a-t-elle pas été éveillée à l’amour par une passion ardente et clandestine pour le nouveau maître de la pensée allemande, Martin Heidegger, qui allait adhérer quelques années plus tard au régime hitlérien – au moment même où elle devait fuir son pays natal et entrer en résistance contre le nazisme ? Nul doute qu’il y ait eu là de quoi nourrir la conviction que le sentiment amoureux avait quelque chose d’incompatible avec l’engagement dans le monde des amants. Et pourtant, au travers de tous ses attachements ultérieurs, Arendt n’allait-elle pas chercher à démentir cette expérience initiale ? Qu’il s’agisse de ses deux mariages, avec son compagnon de route Gunther Anders puis avec l’ancien spartakiste Heinrich Blücher, de ses amitiés passionnées avec certains des plus grands esprits de son temps – Karl Jaspers, Hans Jonas, Walter Benjamin ou Mary McCarthy –, sans oublier sa volonté de renouer, après la guerre et la « catastrophe », un lien sentimental et amical avec Heidegger lui-même, tout se passe comme si elle avait tenté de faire la preuve qu’il est possible, au final, d’aimer dans et pour le monde. De sorte que l’on pourrait concevoir l’ensemble du parcours biographique de celle qui se sentait « venue d’ailleurs », mais se disait également mue par « l’éros de l’amitié », comme une tentative pour réconcilier l’amour avec le monde. Et pour faire naître, grâce aux actions et aux paroles échangées avec tous ceux qu’elle aima, quelque chose comme un « amour du monde ».
Marbourg, 1924
Heidegger ou la passion en pensant
Lorsqu’elle débarque à l’université de Marbourg à l’hiver 1924 pour faire des études de philosophie et de théologie, Arendt est une jeune fille réservée mais libre d’esprit. Issue d’une famille juive aisée de Königsberg, en Prusse-Orientale, elle a perdu son père à 7 ans, mort de la syphilis, et a été élevée par son grand-père, un notable de la bourgeoisie juive libérale qui a fait fortune dans le commerce de thé, et par sa mère, qui lui a délivré « une éducation sans préjugés et ouverte » et a veillé à l’armer contre l’antisémitisme latent de la bonne société. Avide d’apprendre – elle lit couramment le grec et le latin et a découvert Kant à 14 ans –, elle est rebutée par la discipline au point d’être renvoyée prématurément du lycée pour avoir organisé un boycott contre un professeur trop autoritaire. Après avoir obtenu le baccalauréat avec mention en auditeur libre, à 16 ans, et passé une année à l’université de Berlin, c’est une jeune femme émancipée, indifférente à la politique mais férue des choses de l’esprit, qui se rend à Marbourg à la rencontre de la figure montante de la philosophie. Dans ses cours, Heidegger s’appuyait sur les textes de Platon et d’Aristote qu’il déchiffrait ligne à ligne pour ouvrir chacun à la question de l’existence et se mettre en chemin vers la question du sens de l’être. Cinquante ans plus tard, dans un hommage pour ses 80 ans, Arendt reviendra sur ce moment : « Il n’y avait là guère plus qu’un nom, mais le nom voyageait dans toute l’Allemagne comme la nouvelle du roi secret... La rumeur le disait tout simplement : la pensée est redevenue vivante. » De fait, tout ce que l’Europe compte alors de jeunes étudiants prometteurs, en particuliers juifs, accourent pour suivre cet enseignement : Hans-Georg Gadamer, Max Horkheimer, Herbert Marcuse, Hans Jonas, Karl Löwith, Leo Strauss, Günther Stern (futur Günther Anders)... En novembre 1924, dans le cadre des audiences que le jeune professeur réserve aux étudiants qui suivent ses cours, la jeune femme rend visite au maître. Devant la beauté et la réserve de la jeune étudiante, il perd sa contenance. Les rencontres se multiplient et, en février, ils se déclarent leur amour. Heidegger est marié, a deux enfants, n’est pas un homme des plus fidèles, mais Arendt sera « la passion de sa vie ». Leur histoire, malgré les ruptures et les interruptions, durera cinquante ans. Elle sera aussi sentimentale que philosophique. « Tout doit être simple, limpide et pur entre nous, écrit Heidegger dans sa première lettre. Alors seulement nous serons dignes d’avoir eu l’heur de nous rencontrer... Jamais je ne pourrai m’arroger le droit de vous vouloir pour moi, mais vous ne sortirez plus de ma vie, à quoi elle devra une vivacité accrue. » De son côté, elle lui transmet un texte étrange, Ombres, en forme d’autoportrait psychologique et philosophique. Parlant d’elle-même à la troisième personne, elle y apparaît comme un être grave et vulnérable, « trop repliée sur elle-même et d’elle-même captive », qui « ne trouva aucun recours dans les plaisirs raffinés de la culture et du bon goût », mais est en proie à la nostalgie et à « une angoisse vide aussi dénuée de sens que dépourvue d’objets et qui lorsqu’elle vous étreint ramène toutes choses comme médusées au néant ». Elle s’attribue également une véritable « passion du singulier qui lui était devenue une seconde nature, et lui faisait détecter dans ce qu’il y a de plus banal et évident quelque chose de digne de considération ». Bouleversé par ce texte qui emprunte certaines des notions existentielles de son enseignement, Heidegger l’aide à surmonter son angoisse. À la fin de chaque semestre, elle doit cependant rentrer chez elle tandis que lui retourne dans sa hutte à Todtnauberg – son lieu de retraite en Forêt-Noire. Mais ils ne cessent de s’écrire et trouvent le moyen de se voir dès que possible. Pour lui, l’année 1926 sera celle de l’écriture d’ Être et Temps , qui va faire de lui l’un des plus grands philosophes du siècle. Il tire manifestement une énergie de cette relation et de leurs échanges. Mais il n’hésite pas non plus à s’éloigner quand il le juge nécessaire. Elle endure mais, finalement – est-ce elle qui a voulu échapper à son emprise ? –, se rend à Fribourg auprès de Husserl, puis à Heidelberg auprès de Karl Jaspers, l’autre figure montante de la philosophie allemande, pour faire une thèse sur... l’amour chez saint Augustin. Lequel était au cœur de ses échanges passionnés avec Heidegger, qui écrit en mai 1925 : « Je te remercie de m’avoir accueilli en ton amour. Pour tout le reste, il y a des voies et des secours, des garde-fous pour s’y repérer tandis qu’en l’occurrence, être en proie à l’amour = être rabroué à son existence la plus propre. Amo, à savoir volo ut sis, a pu dire saint Augustin : je t’aime – je veux que tu sois ce que tu es. »