L'illimité comme source de frontières
Carte d'Ératosthène (cc) TAKA@P.P.R.S / Flickr
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Cet article est issu du numéro 77 de Philosophie magazine « 77 - Mars 2014 », en kiosque le 20 février 2014. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
«Vous voyez ici la première carte du monde que nous connaissons, et qui est due à un savant grec, Ératosthène. Ce dernier est né en Cyrénaïque, dans l’actuelle Libye ; il a été directeur de la bibliothèque d’Alexandrie sous Ptolémée III, pharaon d’Égypte. C’est généralement à Ératosthène qu’on attribue l’invention du terme même de géographie.
Cependant, il est vraisemblable que la toute première carte du monde, du point de vue historique, ait été dressée par le philosophe présocratique Anaximandre, qui a vécu au VIe siècle av. J.-C. Malheureusement, la carte d’Anaximandre ne nous est pas parvenue. Néanmoins, nous savons que, dans l’histoire de la métaphysique, Anaximandre a introduit un concept tout à fait nouveau, celui d’apeiron. Apeiron est un mot construit sur le privatif a- et sur le terme grec peiras, « limite », il signifie donc littéralement l’« illimité ». L’apport d’Anaximandre est fondamental parce qu’il a émis l’idée, qui ne va pas de soi, selon laquelle le monde que nous habitons est issu d’une substance unique, sur laquelle il repose, et qui est à la fois son support et son origine. C’est décisif, car il est indispensable que le monde présente une certaine unité, une certaine homogénéité, pour que cela ait même un sens de vouloir le dessiner, le représenter sur une carte unique. Si le monde était complètement hétéroclite et morcelé, on ne pourrait pas en tracer les contours sur un support donné, cela n’aurait aucun sens. Sans apeiron, pas de monde représentable. Autrement dit, sans l’illimité, il n’y a aucun sens à vouloir fixer des frontières. Le savant Thalès de Milet, qui a vécu également au VIe siècle av. J.-C., a émis l’hypothèse selon laquelle l’apeiron, la substance primordiale du monde, était l’eau. Ici, rappelons que les Grecs vivaient en Méditerranée ; habitués aux îles, ils concevaient naturellement le monde habitable comme posé sur l’eau.