Livre de chair

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Livre de chair

© Jean-François Martin pour PM

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Cet article est issu du numéro 5 de Philosophie magazine « 5 - hiver 2006 », en kiosque le 07 décembre 2006. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Une nouvelle inédite de Linda Lê

Trois jours que je cherche. Je n’arrive pas à me rappeler l’auteur de cette phrase qui me trotte dans la tête comme une petite souris dans une maison abandonnée. Car c’est sous ce jour que m’apparaît maintenant mon esprit : un lieu désert. Où sont passés les mots ? M’auraient-ils quitté après m’avoir servi si fidèlement ? Il ne reste que cette phrase : « Se cultiver, c’est manger son destin, se l’assimiler par la connaissance. » J’ai été un dévoreur de mots. Rien ne pouvait rassasier mon appétit. Quand j’étais adolescent, on m’appelait le mangeur de livres. Je les ai tous avalés, à tel point que je n’ai plus pu distinguer ce qui est né de la pensée des autres et ce qui me vient de moi-même. Un roman en particulier me fascinait. Il était d’un écrivain tchèque et racontait la vie d’un homme hanté par une unique idée : composer un opéra. Il parvient à ses fins d’une drôle de manière : en volant des bribes de musique à des étudiants. Quant au livret, il est tissé de passages empruntés à des classiques et mis bout à bout. L’œuvre d’une vie était le résultat d’un pillage, et le voleur finit à l’asile. Est-ce que tel sera mon sort ? Je pose la question au cadavre qui est là, allongé sur le sol. Trois jours déjà qu’il gît étendu à mes pieds. Il commence à dégager des odeurs déplaisantes. Et maintenant, je voudrais qu’il revienne à la vie pour répondre à mes interrogations. Qu’ai-je fait d’autre que tenter d’accomplir ce à quoi j’étais depuis toujours destiné ? Enfant déjà, je voulais devenir écrivain. Mon auteur préféré était Victor Hugo, qui avait conseillé de se méfier des auteurs, ces semeurs d’éblouissements, et des livres : « Prenez garde à ces lignes noires sur du papier blanc ; ce sont des forces… Telle ligne mord, telle ligne serre et presse, telle ligne entraîne, telle ligne subjugue… » Au moins, cette fois-ci, je me rappelle l’auteur de la citation. Ma mémoire aurait-elle cessé de me jouer des tours ? C’est que j’ai besoin de toute ma tête pour passer en revue les événements de ces derniers jours.

Il me faudrait remonter loin en arrière, vers le temps où je passais des vacances à la campagne. Je grimpais aux arbres et là, juché sur une branche, je lisais, à l’abri des regards. Je faisais mon miel de tous les livres et, à l’âge de huit ans déjà, j’aurais donné toute ma vie pour qu’un de ces petits objets fleurant bon le papier jauni porte mon nom sur la couverture. Que de rêves j’ai nourris ! Que d’après-midi à me bercer d’images me représentant en train de lire des extraits de mon œuvre devant un public nombreux ! Je n’avais aucun doute qu’un jour je serais un artiste adulé. Et me voilà, cloîtré dans mon appartement, avec un cadavre sur les bras. Il me semble qu’il bouge. Un cadavre peut-il bouger ? Cela m’évoque le titre d’une pièce de théâtre, Le Cadavre vivant. Peut-être ne parviendrai-je jamais à me défaire d’Ipatov. Mais voulais-je me débarrasser de lui ? C’était un geste malencontreux. Je n’avais pas l’intention de l’envoyer dans l’autre monde. Je cherchais juste à le convaincre en l’effrayant.

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