La lettre du mercredi
Ma poubelle portative
© Pixabay
« Hier, j’ai vidé ma “poubelle portative” : c’est bien ainsi qu’il faut appeler le petit tote bag jauni et un peu troué que je trimballe partout. Nous avons tous, je crois, un ou une amie dont le sac sert de décharge miniature. Cet ami, pour les miens, c’est moi.
➤ Vous lisez actuellement la Lettre de la rédaction de Philosophie magazine. Pour la recevoir directement dans votre boîte mail, abonnez-vous ! Cette newsletter est quotidienne et gratuite.
Difficile d’esquisser le paysage intérieur de mon sac. Tickets de caisse, emballages, sachets en plastique : pendant des semaines s’y accumulent, jusqu’au débordement, les rebuts les plus hétéroclites du quotidien. Il faut l’audace aventureuse d’un explorateur pour, arpentant d’une main aveugle ce fouillis impénétrable, atteindre les objets vraiment utiles qui jonchent tout de même le fond : clef, stylo, chargeur, etc. Je n’ose pas vraiment regarder, sauf en cas de besoin, dans ce ramas confus. J’oublie bien des choses qui s’y perdent. Des jours durant, j’ai trimballé avec moi un pot de purée de tomate sans m’en rendre compte. La redécouverte de ces trésors enfouis sous les monceaux de débris provoque parfois une joie particulière. Quand je fumais, il m’arrivait de retrouver au milieu des paquets déchirés une cigarette tordue qui faisait mon bonheur. Aujourd’hui, ce sont les cartouches de cigarette électronique qui s’entassent. Il y a toujours, dans ce chaos de poche, un élément “géminatif” (comme on parle de “gémination” en linguistique pour désigner le doublement d’une consonne) qui se répète comme à l’infini.
Ma poubelle portative fait sourire autour de moi. De mon point de vue, c’est un progrès. J’ai un passé de vrai bordélique, dans des proportions que j’ai du mal aujourd’hui à me représenter. Ma chambre d’adolescent était un foutoir. Impossible de voir le sol : mon futon, seul îlot reconnaissable, était encerclé d’un océan indémêlable de cours éparpillés et de feuilles griffonnées. Impossible de s’y repérer, impossible de s’y retrouver. Il y avait aussi, je suppose, des bouteilles d’eau gazeuse. Et des cendriers de fortune, que je confectionnais avec les paquets vides. Je me demande pourquoi j’acceptais de vivre dans ces conditions. Par flemme, peut-être. Plus profondément, sans doute, au motif d’un très adolescent rejet de l’ordre. J’avais une vive répulsion pour ce qui relève, si je peux dire, de la forme, de la distinction – une fascination concomitante pour l’informe, pour l’indistinct. En témoigne mon rapport aux choses, dont j’étais peu capable de prendre soin : je ne cherchais pas sciemment à les détruire, mais celles qui échouaient entre mes mains inattentives finissaient généralement ébréchées, cabossées, brûlées. Formes brisées. Le chaos en moi des émotions, des sentiments, des idées embrouillées, se réverbérait tout autour. J’avais les cheveux longs, à cette période. Ce n’est pas un hasard, je suppose : quelque chose, dans la croissance végétative sans fin du cheveu, évoque la poussée aveugle, illimitée du chaos.
Les choses ont bien changé. Je n’ai plus les cheveux longs, et j’ai même développé un certain goût de l’ordre. Je pourrais lister tout ce qu’il y a chez moi, et à quelle place. Mais quelques recoins de mon existence ménagent encore des interstices au fatras. Il y a mon sac. Il y a aussi mon bureau, montagne de livres sur les pentes de laquelle poussent les boîtes de thé vides. Les édicules menacent souvent de s’écrouler. Je me contente d’en redistribuer les briques hétéroclites. Parfois en résulte, pour l’œil qui parcourt sans préjugé ces vallons précaires, des associations étonnantes, inattendues, qui donnent à penser. Peut-être est-ce l’indice qui permet le mieux de comprendre l’insistance du désordre dans une vie “rangée”. Le chaos est fécond, créateur : défaisant les formes, les limites, les restrictions, il redistribue sans règle les connexions et ouvre de nouveaux possibles. Ma vie intérieure est plus claire, plus calme aujourd’hui ; mais elle garde ce besoin de s’appuyer sur une réserve, extériorisée, de désordre.
Trop de chaos est certainement destructeur. Rien ne peut émerger, affleurer. Il faut tenir à distance ce pouvoir dissolvant. Pas l’oblitérer : le règne sans partage de l’ordre, le refoulement absolu de l’informe, me semble tout aussi mortifère. Tous les êtres jaillissent, disait Gilbert Simondon dans L’Individuation à la lumière des notions de forme et d’information, d’un “fond pré-individuel” qui ne cesse jamais d’affluer en nous. La vie est individuation continue : elle s’achève là où l’individuation ne peut se poursuivre, dans la mort ou dans une figure figée vouée à la répétition “amplificatrice” de l’identique. Nous nous arrachons au chaos par une prise de forme, mais nous dépassons sans cesse les formes que nous créons en repuisant à la source chaotique qui nous déborde et nous transit. “L’individu n’est que lui-même, mais il existe comme supérieur à lui-même, car il véhicule avec lui une réalité plus complète, que l’individuation n’a pas épuisée, qui est neuve encore et potentielle, animée par des potentiels.”
L’ordre est terrifiant lorsqu’il sclérose : sa valeur tient à ce que, de strate en strate, il offre à la poussée hybrique du chaos des structures de plus en plus élaborées qui, la canalisant, lui permettent se déployer dans de nouvelles directions. C’est ce que suggérait, je crois, Nietzsche dans un passage que j’ai presque honte de mentionner tant il est fréquemment cité : “Je vous le dis : il faut porter encore en soi un chaos, pour pouvoir mettre au monde une étoile dansante. Je vous le dis : vous portez en vous un chaos” (Ainsi parlait Zarathoustra, 1883). Il n’y a pas à choisir entre le dionysiaque et l’apollinien. Ma poubelle portative est là pour me le rappeler. »