La lettre du jeudi

La poubelle pour aller danser

Temps de lecture : 2 min

La poubelle pour aller danser

Poubelles dans les rues de Paris. Mars 2023 © Mario Fourmy/Sipa

Il y a comme une drôle d'odeur qui flotte dans l’air, vous ne trouvez pas ? On ne parle pas du climat politique – quoique… – mais des effluves laissés par les tas d’ordures qui jonchent les rues de la capitale. Et puisque Paris sera toujours Paris, les touristes ont eu tôt fait de s'immortaliser devant ces monuments d’un nouveau genre, à la grande perplexité de Sven Ortoli, dans son billet du jour.


« Rue de Clichy, à deux jets de poubelles des bureaux parisiens de Philomag, le spectacle a attiré un couple de touristes. Ils sont mignons, rigolards et font un selfie devant la pyramide d’ordures qui s’élève sur le trottoir d’en face. Et moi, je suis perplexe. Il y a de la philo dans l’air, mais pas que… Vous trouvez pas que ça sent le poisson ?

Donc, il y a sans doute une leçon à tirer de ce jeune couple s’immortalisant à la verticale de trois mètres de sacs poubelle éviscérés, comme il le fera devant le Sacré-Coeur ou le moulin de la Galette. “Ah, tu te souviens chéri(e), du haut de cette pyramide, dix jours de consommation nous contemplaient !”

J’ai retrouvé dans les Propos sur l’art d’Henri Matisse une réflexion appropriée, bien que sortie de son contexte : “À force de voir les choses, nous ne les regardons plus. Nous ne leur apportons que des sens émoussés. Nous ne sentons plus. Nous sommes blasés. Je me dis que pour bien jouir, il serait sage de se priver. Il est bon de commencer par le renoncement, de s’imposer de temps en temps une cure d’abstention. Turner vivait dans une cave. Tous les huit jours, il faisait ouvrir brusquement les volets, et alors quelles incandescences ! Quels éblouissements ! Quelle joaillerie ! "

À la vérité, Matisse se laisse emporter par son lyrisme. Turner (William, pas Tina) vivait entouré de chats dans une maison sombre et sale, aux dires des témoignages des occasionnels visiteurs, mais certainement pas dans une cave. Reste que Matisse touche juste – et avouez que c’est beau. Le temps d’une grève, nous voilà contraints d’ouvrir nos volets sur un monde habituellement invisible à force d’être transparent. Et pour peu qu’on ne se contente pas de râler sur les éboueurs, nous nous retrouvons comme le type dans la caverne de Platon qui cesse de regarder son écran au fond de la grotte, entame la pénible remontée vers la surface et là, paf ! l’éblouissement et une montagne de poubelles.

Il redescend aussi sec :

“Les gars, j’ai vu le réel ! Ça pue…”

Alors les autres, forcément, ils font la gueule. Parce qu’ils savent bien que ça pue, mais bon, la grève va finir par s’arrêter, non ?

Mais l’autre, il insiste :

“Euh, les gars, c’est toute la surface, océans compris, qui est une poubelle. Il est peut-être temps de penser le renoncement ?” »

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