Le classique subjectif
Marc Aurèle commenté par Hélène L’Heuillet
Cet article est issu du numéro 147 de Philosophie magazine « Liberté, égalité, identités - Comment reconnaître nos différences ? », en kiosque le 18 février 2021. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
L’extrait de Marc Aurèle
« Comme il est pervers et déloyal de dire : “j’ai préféré me comporter franchement avec toi” […] ; rien n’est plus honteux que l’amitié des loups : avant tout, évite-la. L’homme bon, simple et bienveillant porte ces qualités dans son regard, et elles n’échappent à personne. »
Pensées pour moi-même (XI, 15, trad. É. Bréhier, Pléiade, Gallimard).
Le commentaire d’Hélène L’Heuillet
« Je suis surprise par une sorte de mode qui existe aujourd’hui consistant à tout dire à l’autre : “Ce que tu m’as dit l’autre jour, ce que tu as fait, ça m’a blessé, je veux qu’on en parle…” Mais cette injonction, liée aux recommandations du développement personnel, fait des désastres. Nous ne sommes plus capables de cultiver une zone de recel. Marc Aurèle nous rappelle au contraire que cela fait partie de la vie : l’autre peut nous blesser, volontairement ou non, faire une gaffe, se montrer ingrat, fourbe ou insolent. Mais je dois être capable de passer au-delà et de l’aimer quand même, surtout si je tiens à lui. Cela rejoint la psychanalyse : comme le dit Freud, il y a un point de relation intime où de l’ambivalence subsiste toujours. Si l’on passe son temps à mettre le doigt dessus, on risque de s’isoler. Il est assez juste de parler de “l’amitié des loups”, car il est souvent agressif d’annoncer “on va parler”. En général, c’est mauvais signe, et cela plonge les gens dans des abîmes d’angoisse – au travail ou au sein du couple –, alors que c’est seulement l’amitié des loups qui parle. Marc Aurèle nous donne une idée de l’amitié authentique : ne pas accabler l’autre de reproches et le prendre pour ce qu’il est. S’il va à l’encontre de l’ordre du monde, ce n’est pas de sa faute : c’est qu’il ignore “le bien et les maux”. »