Entretien

Marcel Gauchet : “Le néolibéralisme domine encore, mais il est sur la sellette”

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Marcel Gauchet : “Le néolibéralisme domine encore, mais il est sur la sellette”

Marcel Gauchet. © Richard Dumas pour PM

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En faisant paraître Comment pensent les démocraties (Albin Michel), Marcel Gauchet retrace l’histoire de la notion d’idéologie et lui rend toute sa place dans notre vie politique. Il considère que le néolibéralisme marginalise la souveraineté populaire. Mais peut-être pas pour longtemps. 


 

Depuis son invention au début du XIXe siècle, le terme d’“idéologie” est critiqué parce qu’il nie les aspérités du réel. C’est toujours le cas. Pourquoi avez-vous voulu redonner du sens et du poids à cette notion ?

Marcel Gauchet : Il y a un emploi banal du mot d’« idéologie » pour désigner la méconnaissance de la réalité qu’est susceptible de créer la conviction politique. Mais c’est avoir complètement oublié la place que le marxisme a tenu dans notre vie intellectuelle que de le réduire à cette signification. En bon marxisme, « l’idéologie dominante de la classe dominante », c’est, ou c’était, le discours mystificateur destiné à masquer la véritable nature de l’exploitation capitaliste. Mon point de départ est la critique de cette conception, mais une critique qui conserve l’idée du rôle essentiel du discours de la société sur elle-même, et celle suivant laquelle ce discours s’enracine dans le mécanisme social. La différence est que je mets la démocratie à la place du capitalisme et que je montre que ce discours se divise en plusieurs versions. Ces versions peuvent effectivement dominer tour à tour, mais toujours de manière relative. On ne regarde habituellement la démocratie que sous l’angle de ses procédures. Mais elle a aussi une vie substantielle. On n’y discute pas de n’importe quoi et on n’y agit pas dans n’importe quel sens. Le concept d’idéologie est indispensable pour appréhender cette dimension intellectuelle de son fonctionnement.

“Les idéologies combinent vision du passé, croyance dans l’avenir et lecture du présent pour orienter l’action politique”

 

Qu’est-ce qui explique l’apparition tardive – au XIXe siècle – des idéologies ?

L’idéologie et les idéologies émergent dans la première moitié du XIXe siècle en fonction de la formidable rupture que représente le passage à l’histoire, c’est-à-dire la réorientation de l’ensemble des activités sociales vers l’avenir. S’ouvre avec elle la perspective d’une invention et d’une production de la société par elle-même. Les sociétés étaient dominées jusque-là par la tradition, c’est-à-dire l’obéissance aux modèles du passé. Le progrès lui-même, surgi au XVIIIe siècle, s’arrêtait à l’amélioration de l’existant. L’histoire et son mouvement créateur se présentent comme un nouvel élément pour l’expérience humaine qui exige de nouveaux instruments de compréhension pour y agir en connaissance de cause. Il s’agit de comprendre le chemin qui a conduit à l’état présent des choses. Il s’agit sur cette base de déchiffrer les possibles du futur. Et enfin, il s’agit à cette lumière de clarifier les données de la situation actuelle afin de définir les choix qu’elle appelle. Les idéologies vont être ces formations intellectuelles composites, articulant ces différentes démarches, destinées à orienter l’action politique. Elles sont les combinaisons de vision du passé, de croyance dans l’avenir et de lecture du présent qui structurent en profondeur le champ de l’opinion dans ce régime que nous appelons démocratique où la compétition pour le pouvoir est ouverte.

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