Critique
Même les technocrates ont des sentiments
© Julien Warnand/EPA/MaxPPP
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Dans son dernier roman Les Émotions (Éd. de Minuit), Jean-Philippe Toussaint met à nu l’écart entre la vie publique parfaitement organisée des élites bien cadré et leurs désordres intérieurs.
Comme les précédents romans de Jean-Philippe Toussaint depuis Faire l’amour (Éd. de Minuit, 2002), Les Émotions est construit comme une succession de longues scènes, assez lentes, portées par une écriture minutieuse et précise – plutôt qu’une intrigue, il s’agit d’une suite de quelques plan fixes assez peu nombreux.
D’un plan à l’autre, le romancier mène une enquête suivie sur l’écart, voire l’abîme qu’il y a, chez son personnage Jean Detrez, haut fonctionnaire de la commission européenne, entre la capacité à mener une carrière brillante, à manier le langage et les chiffres de la pensée technocratique, et une vie sentimentale heurtée, chaotique. Illusion de maîtrise d’un côté, cloaque de fantasmes et de regrets de l’autre.
Plus l’être humain a des responsabilités élevées, plus il est imbriqué dans la machinerie du pouvoir, et plus ses propres émotions deviennent discordantes, imprévisibles et indéchiffrables même pour lui-même, plus il semble évidé de l’intérieur : telle pourrait être la vision de l’être humain que met en œuvre avec brio ce livre.
Le premier de ces amples plans fixes offre une immersion dans un séminaire de prospective qui se tient en Angleterre, les Rencontres d’Hartwell House. Jean Detrez y expose une opposition conceptuelle structurante pour sa vision du monde (et pour le roman, à tel point que ce passage figure sur la quatrième de couverture).