Essai
Métavers. Le meilleur des mondes ?
© David Szauder @davidszauder
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Cet article est issu du numéro 168 de Philosophie magazine « Transclasses. Sommes-nous déterminés par nos origines sociales ? », en kiosque le 23 mars 2023. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Est-ce l’avenir d’Internet ? Allons-nous basculer dans un environnement dématérialisé, immersif, global, comme l’annonce le fondateur de Facebook Mark Zuckerberg ? Journaliste pour l’édition allemande de Philosophie magazine et passionné de technologie, Dominik Erhard s’interroge ici sur les implications existentielles, mais aussi juridiques et politiques de ces mondes virtuels.
Pendant longtemps, sur le chemin de la rédaction allemande de Philosophie magazine que j’empruntais chaque matin, je passais devant un stand de fruits tenu par un dénommé Marco. Chaque jour, il disposait sur ses étals des pommes brillantes à côté de bananes mûres et de légumes de saison. Lorsque j’étais en retard, il avait généralement fini son installation et était plongé sur son smartphone, scrollant frénétiquement. Un jour, je lui ai demandé ce qu’il faisait. « Tu connais Fruit Ninja ? », m’a-t-il répondu. Un jeu classique sur mobile dans lequel le joueur doit découper le plus de fruits virtuels possible avec une épée de samouraï virtuelle. J’acquiesçais, et Marco d’enchaîner : « Ça ne sert à rien dans la vraie vie, mais c’est amusant. »
Que veulent vraiment les gens ? Cette question demeure profondément énigmatique. Qui aurait pu imaginer, par exemple, avant l’avènement de l’Internet mobile, que nous aimerions un jour faire nos achats en un clic, nous donner rendez-vous d’un simple mouvement de doigt, commenter et Liker sans arrêt ou danser de manière synchronisée sur des chansons pop ? Si l’on en croit les analystes, nous avons déjà dépassé le zénith de cette phase mobile d’Internet, et la question « Que veulent vraiment les gens ? » se pose avec une acuité renouvelée sous la forme d’une devinette à un million de dollars : quelle sera la prochaine phase d’Internet? Si l’on en croit les PDG des principales entreprises technologiques actuelles, la réponse est claire : le métavers.
Derrière ce mot-valise composé des éléments méta, « au-delà », et univers, se cache l’idée suivante : aujourd’hui, nous ne pouvons que « regarder » Internet à travers nos écrans d’ordinateur et de téléphone portable, comme à travers des fenêtres qui ouvrent un espace à distance de nous. À l’avenir, avec le métavers, nous pourrons passer par la fenêtre, mettre les pieds dans des espaces créés numériquement, y vivre de manière immersive, interagir avec eux grâce à des casques et à des corps numériques appelés avatars.
“Plus personne ne doute que l’avenir d’Internet prendra la forme d’un jeu informatique mondial”
Ce n’est certainement pas la première fois que vous entendez des descriptions comme celle-ci. Depuis que Mark Zuckerberg a annoncé le 28 octobre 2021 qu’il allait orienter son entreprise vers le métavers et qu’il a rebaptisé Facebook Inc. en Meta Platforms Inc., le mot est devenu le terme à la mode dans le monde du numérique. Au cours de sa présentation d’une bonne heure, on pouvait voir l’entrepreneur, sous forme d’avatar, assister à un concert virtuel, tenir une réunion de travail dans une station spatiale et disputer un tournoi d’escrime contre un ami à l’autre bout du monde. Si le métavers est rendu tangible avec ce genre de présentations, Zuckerberg soulignait cependant à plusieurs reprises que, dans sa forme achevée, son projet ne deviendrait pas réalité avant au moins cinq à dix ans. D’autres entreprises comme Microsoft, Apple ou le développeur de jeux Epic Games tablent sur des délais du même ordre, car d’importantes étapes techniques doivent encore être franchies. Cependant, plus personne ne doute que l’avenir d’Internet prendra la forme d’un jeu informatique mondial, dans lequel on ne se contentera pas, du reste, de jouer, mais où l’on travaillera, où l’on aimera – où l’on vivra.
La réalisation potentielle du métavers n’en est qu’à ses débuts. Les entreprises les plus cotées du monde y investissent des milliards. Il est donc grand temps de jeter un regard philosophique sur ces visions du numérique de demain. Il est légitime de se demander dans quelle mesure une « vie bonne » est possible dans le virtuel, ce que signifie la « réalité » dans le métavers ou quelles pourraient être les implications de ces identités virtuelles pour nous-mêmes, en tant que sujets, et quelles conséquences politiques et climatiques pourraient en découler. Dans ses Principes de la philosophie du droit (1820), Hegel indiquait que la chouette de Minerve ne prend son vol qu’au crépuscule. La chouette symbolise ici la philosophie qui ne peut fournir des explications que lorsque les phénomènes à expliquer font déjà partie de l’histoire. Testons ici l’hypothèse inverse : soyons présents au commencement, mettons-nous, si l’on veut, à la place de l’alouette qui commence son vol avant le lever du soleil.