Argentine
Miguel Benasayag : “En politique aussi, la haine est l’un des meilleurs anxiolytiques”
Buenos Aires (Argentine), le 25 septembre 2023. Le candidat à la présidence Javier Milei soulève une tronçonneuse à côté de la candidate au poste de gouverneur de la province de Buenos Aires, Carolina Piparo. ©Tomas Cuesta/Getty Images via AFP
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Alors que l’on annonçait un scrutin serré, le libertarien autoritaire Javier Milei a remporté haut la main l’élection présidentielle argentine. Comment comprendre le succès fulgurant remporté par cet histrion proposant de légaliser le commerce d’organes et d’enfants, de démonter l’État social et de supprimer le financement de la recherche scientifique ? Nous avons interrogé le philosophe Miguel Benasayag, ancien guérillero, emprisonné et torturé sous la dictature de la junte, tout juste revenu de son pays d’origine où il a suivi la campagne présidentielle.
La victoire de Javier Milei, que vous redoutiez, vous a-t-elle tout de même surpris de par son ampleur ?
Miguel Benasayag : Disons que jusqu’au dernier moment, j’ai voulu croire qu’il pouvait en être autrement. Non pas que j’étais particulièrement enthousiaste à l’idée que se poursuive le système de corruption et de dégradation promu par l’autre candidat, Sergio Massa, mais je craignais et crains toujours le véritable saut dans le vide qu’incarne Milei. Autant, je n’aurais pas fait la fête si Massa avait gagné, autant là, j’ai vraiment, en tant qu’Argentin, l’impression de vivre une catastrophe. L’ampleur de sa victoire m’a rappelé que les coups d’État sont finalement assez consensuels…
“Milei exalte l’irrationnel, les pulsions, la peur et la haine à un moment où la population est soumise à d’énormes angoisses”
Vous considérez son élection comme un coup d’État ?
Ce n’est évidemment pas un coup d’État au sens classique du terme. Depuis maintenant vingt-cinq ans, on assiste plutôt en Amérique du Sud, comme au Paraguay avec Fernando Lugo ou au Brésil avec Dilma Roussef, à des coups de force institutionnels, des sortes de coups d’État légaux : on fait pourrir la situation, jusqu’à ce qu’arrive au pouvoir un président autoritaire. Les procédés sont légaux, mais il y a une instrumentalisation de la légalité et des appareils démocratiques, avec souvent une montée en épingle d’accusations de corruption. Historiquement, que ce soit en Argentine, au Chili ou en Uruguay, à chaque fois que l’on a eu de véritables coups d’État, on a assisté, dans les mois précédents, à des sortes de répétitions générales, à des tests au cours desquels un général ou un amiral occupait un temps le pouvoir avant de le rendre afin de mesurer la réaction de l’opinion publique et son degré d’adhésion – et celui-ci était malheureusement généralement majoritaire ! On voudrait croire que ces événements se produisent toujours malgré nous, contre notre volonté, mais il n’en est rien. Dans le cas qui nous occupe, il y a aussi eu une adhésion consécutive à une utilisation perverse de la démocratie – si perverse qu’elle nous fait finalement perdre le sens du mot même : la démocratie est ramenée à une définition purement pragmatique, comme s’il s’agissait d’un simple fonctionnement bien huilé. Pourtant, concrètement, Milei s’attaque à la justice sociale, souhaite tout privatiser, parle de légaliser le commerce d’organes ou d’enfants, de dollariser l’économie, fermer la Banque centrale ou le Conseil national de la recherche scientifique et technologique (Conicet), l’équivalent du CNRS français… Ces projets, ces valeurs sont-ils bien démocratiques ?