Milena Jesenská. La persévérance du roseau

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Cet article est issu du numéro 98 de Philosophie magazine « Qu’est-ce qu’être fort ? », en kiosque le 24 mars 2016. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Qui incarne la force aujourd’hui ? Nous avons demandé à six penseurs de choisir qui incarne la force aujourd’hui. Du rugbyman aux pirates informatiques en passant par Barack Obama en pleurs, leurs choix bousculent nos idées reçues.

Lorsque Margarete Buber-Neumann fait la connaissance de Milena Jesenská, célèbre maîtresse de Kafka, dans le camp de concentration pour femmes de Ravensbrück, elle lui paraît consumée par la faim et la maladie. Mais Milena avait les mêmes gestes gracieux, la même voix dégagée, la même civilité que si elles s’étaient rencontrées dans une ville en paix. Pour autant que l’être ait un noyau irréductible, chez Milena ce noyau était resté intact.

Milena était une prisonnière politique, elle venait des rangs de la gauche européenne et s’était beaucoup intéressée au communisme. Ce qui suscitait sa curiosité dans le camp, c’était l’URSS. Or Margarete Buber-Neumann avait été déportée par les forces soviétiques au Kazakhstan. En 1940, la police stalinienne la « confie » à la Gestapo qui la torture pendant des mois, avant de l’envoyer à Ravensbrück. Là-bas, Buber-Neumann se voit traitée de traîtresse par les prisonnières communistes et se retrouve dans une solitude absolue. Mais c’est vers cette femme isolée que va Milena, parce qu’elle veut savoir la vérité sur l’Union soviétique. En plein camp de concentration, elle ne veut ni le réconfort de l’idéologie ni la chaleur du groupe. Elle choisit d’être dans le camp comme si elle était en mission journalistique. Elle interrogera Margarete des journées entières. Elle n’avait peur ni des gardiens, ni de l’ostracisme qu’elle encourait en devenant l’amie d’une « traîtresse », ni de se voir dépouillée de croyances en une promesse de bonheur. Milena avait cette suprême qualité de la liberté intérieure qui dépend de ce que Hannah Arendt appelait l’« intelligence désintéressée ». Ce parti pris de rester elle-même faisait enrager non pas les officiers allemands, mais les autres prisonnières communistes, qui d’après Buber-Neumann, avaient la manie et l’amour de la discipline (et qui peut-être discernaient en Milena la liberté intérieure qu’elles n’avaient pas).

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