Mission impensable / Mai 2013
Cet article est réservé aux abonnés.
Cet article est issu du numéro 69 de Philosophie magazine « 69 - mai 2013 », en kiosque le 24 avril 2013. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Dans L’Individu et sa genèse physico-biologique (1964), Gilbert Simondon se propose de repenser la genèse de tous les êtres. L’auteur est ambitieux, sa théorie, totale. Elle entend s’appliquer à la géologie, à la biologie, à la psycho-sociologie, et même à elle-même. Hélas ! on ne comprend pas tout. Décryptage.
« L’individu [1] ne recèle pas seulement une rencontre hylémorphique[2] ; il provient d’un processus d’amplification déclenché dans une situation hylémorphique par une singularité, et il prolonge cette singularité [3]. On peut, en effet, assez légitimement nommer situation hylémorphique celle en laquelle il existe une certaine quantité de matière groupée en sous-ensembles d’un système isolés les uns par rapport aux autres ou une certaine quantité de matière dont les conditions énergétiques et la répartition spatiale[4] sont telles que le système est en état métastable[5]. »
L’Individu et sa genèse physico-biologique
[1] Dans le langage courant, l’individu désigne l’être humain, considéré isolément. Mais chez Simondon, l’individu désigne les objets naturels et les êtres vivants, des bactéries aux humains. Les travaux de Simondon, qui datent des années 1960, sont contemporains des progrès de l’observation au microscope. Cet instrument a permis de constater que la matière était toujours en mouvement. Pour Simondon, la question n’est donc plus de tracer des lignes de partage entre minéraux, règne végétal ou animal, mais d’inventer une méthode universelle pour saisir les contours mouvants des êtres.
[2] Du grec hylé, « matière », et morphè, « forme », ce concept laisse entendre qu’un individu est constitué de la rencontre d’une forme et d’une matière, comme le pensait Aristote. Une brique, c’est de l’argile sous une forme parallélépipédique. Mais mettre du sable dans un moule ne suffit pas à en faire une brique… Simondon sort donc du cadre aristotélicien : un individu est plus qu’une rencontre hylémorphique.
[3] Simondon illustre ici ce qu’il entend par processus d’individuation. Prenons un lac de montagne : il peut arriver que la température de l’eau descende entre 0 °C et – 39 °C, mais que celle-ci ne gèle pas. L’eau est dite en surfusion. Pourtant, survient un choc avec un solide, et l’eau gèle d’un coup. Un processus d’individuation nécessite donc une situation hylémorphique instable (le lac en surfusion) et l’intervention d’une singularité (le choc).
[4] Dans un système, des sous-systèmes peuvent avoir des conditions énergétiques différentes. Ainsi, lorsque les deux côtés du lac n’ont pas la même température. Ces différences expliquent la possibilité, pour un système, d’évoluer. Dans la vie psychique aussi, les évolutions sont liées à des différences, par exemple, entre des émotions et des perceptions.
[5] Emprunté à la physique, le terme « métastable » joue un rôle clé dans la philosophie de Simondon. Il désigne un système en équilibre, mais qui recèle des énergies potentielles, où toutes les conditions sont réunies pour qu’il soit bouleversé. Cette évolution peut être très lente (Simondon rappelle, par exemple, que le verre et le diamant fondent comme la neige, mais que ce processus prend des siècles), ou bien rapide, en cas de rencontre d’une singularité (si l’on chauffe le verre ou le diamant). Pour Simondon, la métastabilité est la norme, la stabilité l’exception : absence d’énergie, elle n’advient qu’à la mort de l’individu.