Archéologie

Mohenjo-daro : la cité qui met en question le scénario de l’inégalité

Temps de lecture : 10 min

Mohenjo-daro : la cité qui met en question le scénario de l’inégalité

Mohenjo-daro (Pakistan), grande cité de la civilisation Harappa (2500-2000 avant J.-C.), dans la vallée de l’Indus. © NPL/Opale.photo

Cet article est réservé aux abonnés.

Des fouilles récentes accréditent l’idée que cette grande cité de la vallée de l’Indus était une société relativement égalitaire, sans élite dirigeante. Un scénario qui confirme la thèse défendue par un grand nombre d’anthropologues, comme David Graeber, selon laquelle la révolution urbaine, qui de la Mésopotamie à l’Ukraine a vu naître un peu partout des cités-États, ne rime pas nécessairement avec la formation d’un pouvoir hiérarchique et centralisé et d’une inégalité de plus en plus marquée.


 

C’était, il y a 4 000 ans, l’une des plus importantes cités de la civilisation harappéenne, dans la vallée de l’Indus. Et si cette ville prospère, Mohenjo-daro, avait abrité une société égalitaire sans élite dirigeante ? C’est ce que suggère une étude récente menée par Adam S. Green, Iqtedar Alam et Cameron Petrie, « Inequality declined in the Bronze Age city of Mohenjo-daro » (« Comment les inégalités se sont réduites dans la cité de l’âge du bronze Mohenjo-daro »). La thèse, en réalité, n’est pas entièrement neuve. Dès 1920, l’archéologue britannique John Hubert Marshall constate, après avoir mené des fouilles, l’absence de monuments associés normalement aux élites : palais somptueux, statues, tombes luxueuses, etc. Pas de traces archéologiques d’un pouvoir politique concentré ni d’élites dirigeantes.

Écartée un temps, l’idée d’une société égalitaire est reprise dès 2020 dans un autre article (« Killing the Priest-King: Addressing Egalitarianism in the Indus Civilization ») (« Tuer le roi-prêtre : la question de l’égalitarisme dans la civilisation de l’Indus ») par Adam Green – auteur principal de l’étude récemment publiée où il fournit de nouveaux indices. À ses yeux, « les rois ne sont pas discrets […] Parfois, l’absence de preuves est en réalité la preuve même de l’absence. » Il ajoute, précisant les résultats de ses recherches :

“Les données historiques de la ville antique montrent qu’à mesure que la ville se développait, l’écart entre les maisons les plus grandes et les plus petites se réduisait. En fait, vers la fin de son histoire, les disparités de richesse dans cet immense centre urbain avaient atteint des niveaux comparables à ceux des premiers villages agricoles”

Adam Green, art. cit.

Bijoux et perles se retrouvent dans un très grand nombre d’habitations, qui sont de taille similaire et souvent équipées d’un système de plomberie, avec accès au réseau de traitement des eaux. Pour Green, « au lieu de laisser les privilèges de la société s’accumuler entre les mains d’une petite élite, les commodités de la ville étaient largement réparties parmi les ménages ». Green est allé jusqu’à mesurer le coefficient de Gini – indicateur de l’inégalité – de Mohenjo-daro, qui a obtenu un score de 0,44, bien en deçà de nombreuses autres grandes cités antiques comme Ougarit (0,67). La thèse ne convainc pas entièrement tous les chercheurs : certains soulignent que si l’on ne retrouve pas de signes distinctifs de la présence d’élites, c’est peut-être que nous n’avons pour l’heure fouillé que des quartiers habités par des catégories aisées de la population : les quartiers périphériques pourraient être encore enfouis sous des mètres de sédiments. D’autres soulignent combien nous fantasmons volontiers l’existence passée de sociétés égalitaires.

Cet article est réservé aux abonnés