Intraduisible
Mokita
Cet article est issu du numéro 146 de Philosophie magazine « 2021, on improvise ! Comment agir dans l’incertitude », en kiosque le 14 janvier 2021. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire. Du cancer d’un président à la patate qui sert de nez à un collègue, il n’est pas rare que nous nous interdisions d’aborder un sujet délicat, pourtant connu de chacun. Le kilivila, l’une des langues de Papouasie-Nouvelle-Guinée, possède un mot pour décrire cette situation : mokita, « la vérité tue ». Certes, taire une vérité ne la rend pas moins vraie et pas plus supportable ; mais la taire permet, parfois, qu’elle ne fasse pas son chemin jusqu’à la conscience du principal intéressé, qu’elle reste tapie sous une chape de silence. Dans Myself Among Others (« Moi-même parmi les autres », 1998, non traduit), l’écopsychologue Rinda West, dont le travail porte sur les vertus curatives des spiritualités non occidentales, insiste sur l’ambivalence de la mokita : vérité dissimulée par autrui mais aussi vérité que nous nous cachons avec la complicité d’autrui. De ces vérités enfouies, nous avons pourtant une forme de pressentiment, et elles peuvent s’imposer avec une parfaite évidence. Ne vous est-il jamais arrivé de « découvrir » que vous aimiez quelqu’un ? Vos amis le savaient mais se sont bien gardés de vous le dire !