La lettre du mardi
Mon été sans rien photographier
© Annie Spratt/Unsplash
« La déconnexion numérique peut prendre plusieurs formes. Si l’on n’a pas à cœur de passer des jours entiers sans son smartphone, on peut s’y prendre autrement : bloquer les applications chronophages, dormir en laissant l’appareil dans le salon ou, comme moi cet été, s’interdire de prendre des photos. Avec quels effets ?
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De vieilles pierres, un barbecue dantesque, des plateaux alpins sublimes, une compagnie chaleureuse... J’ai la chance d’avoir passé un bel été. Pourtant, quand j’ouvre mon téléphone, c’est comme si ces trois semaines de vadrouille n’avaient pas existé. Mon application “photos” est vide. Pour consulter mes souvenirs en ligne, je dois me rendre sur les groupes WhatsApp où mes amis partagent les images qu’ils ont prises. J’ai voulu tenter l’expérience d’un été sans photos, moi qui passe normalement mon temps à tout capturer. D’abord pour lâcher mon téléphone et laisser mon esprit un peu au repos. Et puis par curiosité : je voulais voir comment mon cerveau, habitué à collaborer avec un boîtier extérieur à son enveloppe, allait lui-même fixer ses souvenirs. Aurais-je l’impression d’avoir manqué, ou perdu, de quelque chose ?
Deux semaines après mon retour, la réponse est étonnamment : non. Sans doute y a-t-il un effet “pensée magique”. Parce que je veux me persuader que pour une fois, je peux m’en passer, j’y parviens en effet. Mais cela n’explique pas tout. Sur le moment, j’éprouvais une réelle satisfaction à ne pas devoir chercher mon téléphone pour immortaliser tel ou tel moment, tout en redoutant que le cliché ne soit pas réussi. Cette sensation de liberté s’est redoublée d’une attention nouvelle à ce qui se passait. J’étais, je crois, davantage présente à moi et aux autres : un rire d’enfant, une lumière qui irise un lac glacé, un papillon qui se pose sur mon nez alors que je bois une bière – mon ascétisme n’a pas été entièrement synonyme de sobriété. Après tout, nous avons passé des millénaires sans fixer tous les petits souvenirs du quotidien ! Cet été, je suis redevenue une Sapiens non harnachée par la technique. Un petit être sujet à l’oubli.
Comment sont stockés nos souvenirs ? Qui décide habituellement de ce que notre cerveau retient ? La science n’a pas encore levé tous les secrets de ce mécanisme. Des neurones se réactivent un peu partout sans qu’on comprenne bien pourquoi. En revanche, une chose est sûre : l’intégration d’un capteur à tous les smartphones a été un coup de génie de la part des ingénieurs de la Silicon Valley. Car cet objectif associé à la fois aux fonctions de stockage et de partage nous donne le sentiment que nous capturons, par principe, tout ce qui mériterait d’être remémoré. Nous ne voulons pas oublier quelque chose, alors nous le photographions. Clac ! Cela signifie que nous ne faisons pas confiance à notre cerveau pour se souvenir des choses dont il faudrait se souvenir. Pourquoi mon cerveau semble-t-il incapable de réaliser cette opération qu’il souhaite accomplir ?
Je me demande ce que Descartes, qui était passionné d’optique, en penserait. Car selon lui, les souvenirs ne sont pas imprimés en nous par hasard. Le mécanisme de la volonté est toujours à l’œuvre. Dans son traité Les Passions de l’âme (1649), Descartes développe une théorie assez, disons, singulière, de la formation des souvenirs : il imagine que des pores s’ouvrent après que des “esprits” ont agité la glande pinéale, siège de l’âme... De fait, les IRM n’existaient pas au XVIIe siècle ! Mais même aujourd’hui, la question métaphysique reste ouverte. À l’article 42 de ce traité, Descartes écrit : “Ainsi, lorsque l’âme veut se souvenir de quelque chose, cette volonté fait que la glande, se penchant successivement vers divers côtés...” La volonté ne peut vouloir ce qu’elle ne veut pas, selon lui. Tout au plus peut-elle se tromper et estimer, par exemple, qu’un objet en réalité désagréable ou inutile à la vie, mérite d’être transformé en souvenir.
Chez Descartes, l’esprit humain, pour merveilleux qu’il soit, reste limité. Plus on emmagasine de souvenirs et plus notre cerveau est encombré. Il manque de la place pour réfléchir. Le cogito a besoin d’espace ! Le flux plutôt que le stock, diraient volontiers certains. C’est pourquoi Descartes préconise de ne pas trop accumuler de souvenirs : “Moins nous remplissons notre mémoire, plus nous rendons notre esprit apte à augmenter sa science” (Lettre à Hogelande, datée du 8 février 1640). Facile à dire pour René, qui ne raffolait pas de voyager ! Sans prendre toute sa philosophie au mot, il me semble intéressant d’interroger ces pouvoirs de l’esprit, à l’heure où nous déléguons de plus en plus notre mémoire aux machines. D’après Descartes, cette externalisation devrait nous rendre plus intelligents. Pourquoi ai-je l’étrange intuition que ce n’est pas tout à fait le cas ? »