La lettre du lundi

Mort d’Alex Pretti à Minneapolis : les trois antinomies de Donald Trump

Temps de lecture : 4 min

Mort d’Alex Pretti à Minneapolis : les trois antinomies de Donald Trump

Minneapolis, dans le Minnesota (États-Unis,) le 24 janvier 2026. Rassemblement autour d’un mémorial improvisé sur le lieu où Alex Pretti, un simple citoyen américain, a été abattu par des agents fédéraux de la police anti-immigration (ICE). © Evelyn Hockstein/Reuters

« Je voulais vous parler aujourd’hui du film Le Mage du Kremlin (que j’ai modérément apprécié). Mais ce sera pour une autre fois, car le rageux de la Maison-Blanche nous contraint à garder les yeux rivés sur ce qui se passe à Minneapolis, aux États-Unis, où la police de l’immigration a encore tué. Cet événement révèle à mon sens trois contradictions du trumpisme.

1) Une démocratie dévastée

Après Renée Good, Alex Pretti a été abattu à bout portant par les agents de l’ICE. Si tuer était un sport, on pourrait parler d’un essai transformé. En justifiant et en protégeant les coupables du meurtre de Renée Good, en dénigrant la victime, en dépêchant un millier d’agents supplémentaires, l’exécutif a organisé les conditions d’un deuxième meurtre. Une logique destructrice a été sciemment mise en place. Il y a deux semaines, j’avais soulevé l’hypothèse Hamlet pour essayer de comprendre Trump. Aujourd’hui, j’ai pensé à un autre personnage de Shakespeare : Iago dans Othello. Ce personnage maléfique excite avec art la jalousie de son maître. Mais le Maure de Venise n’est pas la seule victime de ses manipulations. Lors d’une fête à Chypre, Iago pousse le noble vénitien Roderigo à provoquer le lieutenant Cassio. Et il enivre ce dernier (qui ne tient pas l’alcool) pour le “rendre plein de colère et de violence”. La rixe fait un blessé et a des conséquences en cascade. Iago veut aussi “[amener] les gens de Chypre à une émeute”. Il rêve d’un chaos général. Même si, contrairement à Iago, Donald Trump a un objectif politique, il provoque à dessein la population de Minneapolis. Cette ville, dans laquelle la police a tué George Floyd en 2020 avec les conséquences que l’on connaît, est un bastion démocrate et une ville sanctuaire pour les immigrés. Elle est donc un terrain d’expérimentation idéal pour l’exécutif. Avec ce nouveau meurtre, le président américain cherche peut-être à semer le chaos afin de pouvoir instaurer l’état d’urgence et ajourner les élections de novembre, qui ne lui sont guère favorables. Le programme de lutte contre l’immigration illégale a permis à Donald Trump d’accéder au pouvoir à la faveur du vote populaire. Il pourrait lui servir à mettre fin à la démocratie. La première antinomie du trumpisme est celle d’une démocratie dévastée.

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2) Par la destruction de la justice, la destruction du quotidien

La deuxième antinomie touche aux principes de la justice tels qu’ils ont été pensés et mis en œuvre aux États-Unis. Depuis le meurtre de Renée Good, de nombreux citoyens de Minneapolis se mobilisent. Ils s’entraident, protègent les personnes poursuivies, surveillent les agissements de l’ICE, les interpellent, filment leurs interventions, utilisent des sifflets pour alerter le voisinage, s’interposent. Ils incarnent ce que le philosophe américain Michael Walzer appelle les “sphères de justice” – c’est le titre de son ouvrage de 1983. Contre les théories qu’il juge unifiantes et trop abstraites de la justice (il critique notamment la Théorie de la justice de John Rawls), Walzer cherche à distinguer les ordres. En politique, en économie, en famille, dans un quartier, une école, un hôpital, on ne met pas en pratique les mêmes règles. Chaque sphère possède ses principes cardinaux (chercher à gagner de l’argent, promouvoir de bonnes relations entre voisins, sélectionner les membres d’un club, élever les enfants autour de certaines valeurs, faire vivre une association) qui ne doivent surtout pas empiéter sur ceux des autres domaines. Walzer évoque notamment le voisinage (neighborhood), “association aléatoire” qui tisse des liens de solidarité réels et s’avère souvent plus efficient que des normes abstraites. À Minneapolis, on voit ces communautés en action. Or ce sont elles qui sont aujourd’hui visées par l’ICE. L’exécutif américain, qui prétend respecter les modes de vie concrets des citoyens ordinaires, tente de tordre le bras à cette pluralité de sphères et de critères de justice. 

3) Quand c’est l’État qui lynche

La troisième contradiction du trumpisme est encore plus criante. Dans de nombreux films américains, on voit des gens du coin commettre des lynchages. La police fédérale doit intervenir pour enquêter sur ces débordements ou empêcher les locaux de passer à l’acte – pensez à Mississipi Burning (1988) d’Alan Parker. À Minneapolis, c’est l’inverse. Ceux qui agissent sans foi ni loi, anonymes et masqués, ce sont les fédéraux. Face à eux, des citoyens viennent en aide à des personnes arrêtées, bousculées ou intimidées. Si la confrontation entre les territoires et les représentants de Washington est une tension constitutive de la fédération américaine, le renversement est notable. Et là encore, il touche aux postulats du trumpisme. Le mouvement MAGA défend traditionnellement l’habitant local, propriétaire d’une arme à feu, contre la police fédérale qui l’empêcherait de vivre comme bon lui semble. À Minneapolis, Alex Pretti, propriétaire légal d’un pistolet, est abattu car on le soupçonne – apparemment à tort, puisqu’on l’avait désarmé – de pouvoir s’en servir.

Vers la rébellion, la tyrannie ou la guerre civile ?

Je n’aimerais pas être actuellement à la place d’un sympathisant MAGA, car il doit résoudre trois antinomies en même temps : il a voté mais risque de ne plus pouvoir le faire ; il est favorable à la diversité des règles de justice et s’en voit privé ; il défend la liberté locale et la voit menacée. Qui l’emportera, si cette réflexion n’aboutit nulle part : la rébellion, la tyrannie ou la guerre civile ? »