La lettre du mardi
Mort de Robert Duvall : qui est votre “consigliere” de guerre ?
Robert Duvall interprète Tom Hagen dans le film “Le Parrain” (1972). © Paramount Studios
« L’acteur Robert Duvall nous a quittés ce week-end, à l’âge de 95 ans. Si sa longue carrière à Hollywood ne saurait se résumer au film Le Parrain, c’est bien dans le rôle de Tom Hagen qu’il restera gravé dans ma mémoire. J’aimerais évoquer une scène en particulier, pour lui rendre hommage : celle du conseil de guerre de la famille.
Un homme posé et réfléchi
Rembobinons l’histoire. Dans Le Parrain, de Francis Ford Coppola (1972), Thomas Hagen est l’un des quatre enfants de Vito Corleone (Marlon Brando), le plus doux et rationnel. Contrairement à ses deux frères et à sa sœur d’origine méditerranéenne, “Tom” n’a pas de tignasse sombre sur la tête, mais un fin pelage roux : d’ascendance germano-irlandaise, il est le fils adoptif des Corleone. Pendant les deux tiers du film, Tom officie comme consigliere, conseiller du père chargé de développer les activités mafieuses tout en veillant sur leur presque-conformité avec le droit. Homme discret, patient, il se garde de tout excès, verbal comme physique. Tom se distingue en cela de Sonny, l’aîné explosif, et de Fredo, le lâche hédoniste. Seul Michael (Al Pacino) semble solide et réfléchi, comme lui.
Temps de guerre, temps de paix
Seulement, vient le temps de la guerre. Sonny mort, Vito rétabli, Michael prend la tête du clan et choisit la manière forte : la vendetta. Peu avant la mythique scène de fin, les deux hommes s’expliquent sous le regard du paternel. Michael siège désormais à la place du patron, tirant les ficelles assis derrière le bureau aux pieds sculptés, tandis que Tom prend acte de la redistribution des rôles, adossé au mur. Son petit frère vient de lui retirer son titre de consigliere, fonction qui était stratégique autant qu’honorifique, puisqu’elle le soudait symboliquement à la famille. Robert Duvall livre alors une réplique qui m’émeut toujours : “Mike, pourquoi tu m’exclus ?” (“Mike, why am I out?”) Réponse intraitable du petit dernier : “Tu n’es pas un consigliere de guerre, Tom.” Et leur père d’abonder : “Il ne faut pas que tu sois mêlé à ce qui va se passer.”
Pourquoi cette scène est-elle poignante ? Sans doute parce que s’y noue un sentiment tragique sur le plan intime comme politique. Aux yeux de Michael, Tom redevient un simple avocat chargé de représenter la famille à Las Vegas – donc loin du cocon familial new-yorkais. Tout ce qui se décide dans l’ombre, ce sale boulot qui forge l’unité profonde des Corleone, il en est écarté. Dans le regard inquiet de Tom transparaît la crainte viscérale d’un enfant adopté face à l’idée de redevenir, à bientôt quarante ans, un orphelin. Mais cette échelle intime fait écho à une autre plus grande, car au niveau social aussi, le temps de guerre n’est pas le temps de paix. Pendant une guerre, les fonctions sont repensées. Toute la société bouge. Chacun se repositionne selon des termes qu’il n’est plus habilité à choisir. La survie du groupe est en jeu : les priorités s’inversent, l’individu s’efface.
Conflit intime
Contre l’avis de Tom, Michael choisit d’attaquer les autres familles pour défendre la sienne. Si le parrain tout juste intronisé bascule du côté obscur, il fait avant tout preuve d’une audace dont Tom semble naturellement dépourvu. D’où l’éviction de ce dernier. Comme le remarque Machiavel dans son court traité L’Art de la guerre, s’engager dans un conflit suppose de modifier ses catégories de penser. Pour vaincre, il faut s’armer de nouvelles idées : “Celui qui manque d’invention ne fut jamais un grand homme dans son genre ; et si l’invention est honorable en toutes choses, c’est surtout à la guerre qu’elle est la source de la gloire.” C’est peu dire que le machiavélien Michael fera preuve d’inventivité, dans les jours qui suivront.
Peut-on penser la vie intime sur le modèle guerrier ? C’est toute la question que pose finalement cette scène du Parrain. Bien que la “guerre” entre mafieux n’implique pas des États, elle n’en déploie pas moins une violence et des codes guerriers. Et même si l’art de la guerre n’a a priori rien à faire dans la sphère privée, elle y trouve ici une subtile et triste traduction. Je crois que cette dimension dialectique, où l’intime et l’historique s’imbriquent, est ce qui me touche le plus. Tout le monde peut s’y retrouver. Quand des événements hostiles nous poussent à réagencer notre vie, quand le monde extérieur semble nous déclarer la guerre, nous n’avons d’autre choix que de nous armer et de choisir un conseiller de guerre – quitte à blesser certaines personnes de notre entourage, qui ne semblent pas équipées pour.
“Si j’ai besoin d’aide, qui est meilleur consigliere que mon père ?”, conclut Michael. Il y a quelques mois, j’aurais pu prononcer ces mots. Comme lui, j’ai fait appel au mien. Et vous, qui est votre war consigliere ? »
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