“N’avons-nous que ce que nous méritons ?”
© Séverine Scaglia pour PM
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Cet article est issu du numéro 112 de Philosophie magazine « À quoi tient l’autorité ? », en kiosque le 24 août 2017. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Question de Maurice Picard, Toulon.
Lorsque nous subissons une déconvenue, il nous arrive de nous dire que « nous n’avons pas mérité cela ». Il arrive aussi aux parents que nous sommes de penser que leur enfant, lorsqu’il se fait mal après avoir désobéi, l’a « bien mérité ». Dans le premier cas, nous éprouvons un sentiment d’injustice. Dans le second, nous avons l’impression qu’une sorte de justice a été rendue – sous la forme d’une sanction tombée d’on ne sait quel ciel. Mais la faute de raisonnement est la même : nous confondons l’ordre des faits et celui du juste. Pour que nous n’ayons « que ce que nous méritons », il faudrait en effet que le réel soit juste. Or il n’y a aucune raison qu’il le soit. Le réel se contente d’être réel : c’est déjà bien assez. Le juste ou l’idéal relèvent d’une appréciation subjective, de la convocation d’un « irréel » aléatoire. Lorsque nous nous plaignons et déclarons que nous « n’avions pas mérité » cela, nous ajoutons au réel, déjà assez blessant pourtant, le sentiment de l’injustice. Mais si la sagesse est de savoir consentir au réel tel qu’il est, alors elle commence par le fait de ne pas se complaire dans un sentiment d’injustice qui ne changera rien. Même si nous voulions, loin de cette sagesse de consentement, agir sur cette réalité, un tel sentiment d’injustice ne nous serait d’aucune aide – lorsqu’il ne serait pas contre-productif. Peut-être devons-nous apprendre à affronter la réalité en nous passant de cette catégorie de « mérite » : nous n’avons ni mérité – ni pas mérité – ce qui nous arrive : cela nous arrive, c’est tout. J’entends votre objection : quelqu’un qui travaille dur pour finalement obtenir des résultats l’a mérité, non ? Méfions-nous de cette pseudo-évidence… Que faire, dans ce cas, de celui qui a travaillé jour et nuit mais sans résultats ? Il nous faut savoir accueillir ce qui nous arrive, le positif comme le négatif. Le plus souvent, penser en terme de mérite entrave notre capacité à accueillir le réel comme il est. Mais que cela ne décourage pas vos efforts pour obtenir une vie meilleure : nous pouvons tout à fait œuvrer à une amélioration de nos existences, tout en gardant présent à l’esprit que l’ordre du réel et l’ordre du juste ne sont pas nécessairement confondus. Dans le cas d’une issue heureuse, nous nous en réjouirons d’autant. Dans le cas contraire, nous saurons mieux l’accepter.