Ne pas déranger, idées... en gestation
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Pour le héros de Franquin, de même qu’un hamac s’installe entre deux arbres, un travail fructueux s’inscrit entre deux siestes. En ne faisant rien, il laisse advenir la vacuité d’esprit propice aux inventions ; s’il s’adonne à la sieste, c’est pour attraper les idées dans le filet de son hamac. Après l’effort, l’arrêt : qu’on pense !
La puissance du paresseux, c’est la persévérance dans la paresse. On pourrait dire que Gaston est exemplaire de cette persévérance à toute épreuve, non seulement parce qu’il ne perd jamais une occasion de faire la sieste, mais aussi parce qu’il échappe toujours aux injonctions sociales liées au travail, qu’il déjoue tous les stratagèmes de Fantasio et de Prunelle pour l’activer, pour lui faire « rattraper le courrier en retard » . Mais cette paresse n’est pas un état ou une nature. Cette persévérance est bien plutôt l’effet d’une puissance qui se déploie et s’exerce dans un agir paradoxal, un agir qui ne peut se dire dans les catégories traditionnelles dans lesquelles on pense ordinairement l’action. Ainsi, paresser chez Gaston n’est pas un trait de caractère, ou un aspect du « personnage », même si Franquin joue avec les traits socialement identifiés au « paresseux » tel que se le représente la morale commune : Gaston est allergique au mot « effort » – il éternue à chaque fois que le mot est prononcé – : il s’endort sur la chaise qu’il est en train de vernir le temps que ça sèche, il se fait livrer un lit escamotable en guise de mobilier de bureau, il tape à la machine touche à touche au gré du balancement de son rocking-chair, etc. Gaston est le factotum qui ne fait rien de ce qu’on lui demande de faire, mais qui n’est pas inactif par ailleurs. Car son activité débordante, et souvent dévastatrice au regard de l’ordre du bureau, dérive de ce qui se passe intérieurement lorsqu’il fait rien , qu’il dort, qu’il fait du vide dans sa tête et que ça « travaille » en repos. C’est parce que sa tête est vide qu’il déploie cette inventivité sauvage et que ça peut opérer là où les autres ne peuvent « travailler », car ils sont pris dans les flux d’informations entrantes qu’ils doivent traiter et restituer à toute vitesse. Gaston expose à Prunelle qui le réprimande sur sa fainéantise ce qui se passe lorsqu’il fait rien : « Vous ne m’avez jamais compris. On dit que je dors… d’accord ! Mais c’est pour me concentrer… ça continue à travailler, ici dedans [dans sa tête] . Et quand je me réveille, je suis dans une forme du tonnerre ! Toutes mes inventions et mes idées pour le bureau sont venues comme ça ! Suffit que je dorme dix minutes… j’ouvre l’œil, et bouf ! J’ai une idée ! »