Rencontre
Déni de grossesse
© Meyer / Tendance Floue
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Cet article est issu du numéro 152 de Philosophie magazine « Sommes-nous si fragiles ? », en kiosque le 26 août 2021. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
La philosophie s’intéresse très peu à la naissance, et encore moins à la gestation. Elselijn Kingma a choisi d’en faire son objet d’étude. À la croisée des sciences, de la phénoménologie et de sa propre expérience, sa pensée définit le fœtus comme partie biologique de la mère.
La naissance est la grande oubliée de la tradition philosophique occidentale, plus préoccupée par le départ vers l’au-delà que par l’entrée ici-bas, ainsi que l’affirme Hannah Arendt dans Condition de l’homme moderne (1958). Et si cet oubli, que la philosophe s’efforce de corriger, en cachait un autre qui s’enfonce dans l’ombre au moment même où la « natalité » entre dans la lumière : l’oubli de la grossesse ? De femme enceinte, il n’est jamais question ou presque. L’instant de la naissance oblitère les neuf mois qui le précèdent, le préparent et le rendent possible. La naissance est en effet « le miracle qui sauve le monde, le domaine des affaires humaines, de la ruine normale, “naturelle”, écrit Arendt. C’est la naissance d’hommes nouveaux, le fait qu’ils commencent à nouveau, l’action dont ils sont capables par droit de naissance. » Au sens littéral, la natalité est surnaturelle : inaugurant un nouveau commencement, elle rompt avec l’ordre naturel. Beau discours, qui n’est certainement pas sans vérité. Pourtant, la naissance n’est pas seulement placée sous le signe de la rupture. Elle ne sort pas de nulle part, pas plus qu’elle ne tombe du ciel : elle prolonge précisément le processus biologique de la grossesse. Sans intérêt, pour Arendt, qui perpétue le rejet de la philosophie pour les réalités de la zôè, de la vie un peu trop nue et un peu trop animale.
Les choses sont en train de changer. Au Royaume-Uni, la philosophe d’origine néerlandaise Elselijn Kingma dirige au King’s College de Londres le programme de recherche Bump, « Better Understanding the Metaphysics of Pregnancy » [« Mieux comprendre la métaphysique de la grossesse »] – l’acronyme évoque le ventre rond des femmes enceintes. Après avoir obtenu un doctorat en 2008 dans cette même institution, elle a publié plusieurs articles où elle élabore une vision singulière du fœtus comme partie biologique du corps maternel : « Individualité biologique, grossesse et reproduction (chez les mammifères) », « Étiez-vous une partie de votre mère ? » ou encore « Neuf mois ». Son travail novateur, qui puise dans la philosophie de la biologie plus que dans la phénoménologie du corps féminin, a été récompensé en novembre dernier par le prix Philip-Leverhulme. Elle a accepté de nous présenter son travail à l’aune de sa propre et dernière grossesse. Sa quatrième. Les enfants font d’ailleurs partie de la discussion : l’un d’eux s’endort sur les genoux de Kingma, un autre demande de l’aide pour ses devoirs. L’ordinaire de la vie d’une mère côtoie la sophistication de la réflexion, par écrans interposés.
Avant la grossesse
« L’année dernière, j’ai donné naissance à mon quatrième enfant. C’était une grossesse prévue. Pas imprévue, du moins. Il est presque impossible de planifier à proprement parler une grossesse. Il s’agit essentiellement d’en entretenir la possibilité ou de tenter de l’éviter plus ou moins activement. »
3e semaine / La découverte de la grossesse
« Je ne suis pas certaine de me souvenir exactement quand je me suis rendu compte que j’étais enceinte. Lors de ma première grossesse, j’étais en tout cas convaincue d’être enceinte, avant même que mes règles aient du retard, avant même de faire un test. Je respirais différemment. Je me sentais différente. Mon corps changeait, il poursuivait la voie de la grossesse – qui s’ouvre au début de chaque cycle menstruel, avant, en temps normal, de se refermer. »
Premiers mois / L’inconfort
« Le début de la grossesse s’accompagne de formes d’inconfort : nausées matinales, sensibilité accrue de l’odorat, etc. Le fait de porter un enfant limite aussi les capacités normales du corps, en particulier en fin de grossesse : essayez de ramasser quelque chose au sol ! Vous devez modifier votre manière de bouger. La grossesse est donc, sans nul doute, une expérience pesante pour les femmes, quoique de manière très variable.
D’un point de vue extérieur, cela pourrait accréditer l’idée que notre corps réagit à l’irruption d’un être étranger, comme il le ferait d’une certaine manière avec un virus ou un parasite. Mais, à mon sens, les choses sont plus compliquées. D’un point de vue phénoménologique, l’inconfort ou la douleur sont le signe de la maladie, laquelle me fait prendre conscience de mon corps à travers des sensations désagréables. Il est faux cependant de dire que le corps n’attirerait l’attention qu’en cas de pathologie – comme si, dans son état normal, lorsque tout va bien, il était muet. Dans bien des cas, le corps se signale sans que ce signal soit pathologique. Il est même positif parfois ! Pensez au sport, par exemple : l’athlète adapte sans cesse ses mouvements à des contraintes, et ces mouvements inhabituels sont parfois douloureux. Mais cet inconfort signale le fait qu’il repousse ses limites physiques.