Ne pas trop écouter les prophètes de malheur
L’Étoile mystérieuse © Hergé - Moulinsart 2020
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Pour le philosophe Hans Jonas, “la prophétie du malheur est faite pour éviter qu’elle ne se réalise”.
Album : L’Étoile mystérieuse (1942)
Philosophe de référence : Hans Jonas (1903-1993)
Œuvre : Le Principe Responsabilité (1979)
Au début de L’Étoile mystérieuse, dans Bruxelles étouffant sous une chaleur accablante, Tintin remarque dans le ciel nocturne une étoile anormalement brillante. À l’observatoire où il se rend aussitôt, l’astronome Hippolyte Calys lui apprend, calculs de son assistant à l’appui, que l’étoile est un astéroïde que sa trajectoire conduit droit vers la Terre. La collision aura lieu le lendemain matin à 8 heures 12 minutes et 30 secondes : « C’est moi qui ai déterminé l’heure à laquelle se produira le cataclysme, demain je serai célèbre », se réjouit le savant. Plus tard, Tintin voit Philippulus, ancien collaborateur de Calys devenu prophète, parcourant les rues de la capitale belge en annonçant à grands coups de gong que « la fin des temps est venue ». Les calculs s’étant révélés faux, et la fin du monde, repoussée sine die, Tintin part en exploration pour retrouver les restes de la météorite dans l’Arctique. Il y découvrira une île aussi provisoire que mystérieuse peuplée d’araignées monstrueuses et de champignons géants blancs mouchetés de rouge. Il ne faut pas toujours se moquer des prophètes, il faut juste choisir les bons. « La prophétie du malheur, écrit le philosophe Hans Jonas, est faite pour éviter qu’elle ne se réalise ; et se gausser ultérieurement d’éventuelle sonneurs d’alarme en leur rappelant que le pire ne s’est pas réalisé serait le comble de l’injustice ; il se peut que leur impair soit leur mérite. » Cela ne marche pas à tous les coups comme le savait Cassandre : voilà plusieurs décennies que des épidémiologistes annoncent une pandémie à venir. Mais contrairement aux grands tremblements de terre auxquels se sont préparés la Californie ou le Japon, les démocraties occidentales se sont révélées hébétées. Voilà aussi plus d’une décennie que le philosophe Jean-Pierre Dupuy avertit que « la catastrophe a ceci de terrible que non seulement on ne croit pas qu’elle va se produire, mais qu’une fois produite elle apparaît comme relevant de l’ordre normal des choses ». Lorsque la catastrophe du Covid-19 sera derrière nous, nous verrons si Dupuy a raison. En attendant, on peut se demander avec l’anthropologue Anna Tsing « que faire quand votre monde commence par s’effondrer ? » Dans Le Champignon de la fin du monde, son très bel essai sur les matsutake, champignons prisés des gourmets et premiers végétaux à pousser sur les ruines d’Hiroshima, elle répond : « Moi, je pars me promener, et, si j’ai vraiment de la chance, je trouve des champignons. » Nous aussi, nous irons nous promener. Mais en prêtant un peu plus attention aux champignons et aux histoires de survie qu’ils racontent.