Cinéma

“To the North” : le juste est-il l'ennemi du bien ?

Temps de lecture : 6 min

“To the North” : le juste est-il l'ennemi du bien ?

Photogramme issu de “To the North”, de Mihai Mincan. © Remora-Films

Le film roumain To the North, en salle mercredi 26 février, relate l’histoire d’un passager clandestin monté à bord d’un bateau, caché par un ouvrier pour lui éviter d’être tué par le commandant. En voulant bien agir, cet homme se comporterait-il aussi de manière injuste ? Une réflexion saisissante sur les conflits entre valeurs.


 

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Imaginons que vous êtes un marin de nationalité philippine, manutentionnaire à bord d’un porte-conteneur qui traverse l’Atlantique vers le Canada. Vous découvrez, dans la cale, deux jeunes migrants cachés dans le labyrinthe de métal, tentant leur chance vers le Nouveau Monde. Que faites-vous ? Vous les dénoncez auprès de votre supérieur, soucieux de respecter le règlement ? Ou vous tentez de préserver leur vie en les cachant quelque part, au risque de perdre votre emploi ?

Ce dilemme moral constitue le point d’ancrage de To the North, du réalisateur roumain Mihai Mincan, lauréat de trois prix Gopo (les César roumains) en 2024, dont celui du meilleur premier long-métrage. To the North articule ce questionnement autour d’une intrigue à suspense : on se demande jusqu’au bout ce qu’il adviendra du passager principal, Dumitru (Nikolaï Becker), et de son protecteur à bord, le très catholique Joel (Soliman Cruz). De quoi faire vaciller nos certitudes sur les conceptions du bien et du juste. Et si l’enfer était pavé de bonnes intentions ?

Évidence de l’humanisme

Lorsque Joel tombe sur le premier migrant au détour d’un couloir alors qu’ils naviguent en pleine mer, c’est d’abord son devoir professionnel qui l’appelle. Pour raisons de sécurité, il doit le livrer à sa hiérarchie, ce qu’il fait. Mais le jeune homme disparaît, jeté par-dessus bord par le commandement taïwanais... Catholique fervent, Joel ne peut se résoudre à l’idée que le second clandestin, dont il découvre alors l’existence, subisse le même sort. Il s’en va cacher Dumitru dans une petite cellule excentrée, lui apportant de l’eau et des vivres dès que ses pauses le permettent.

Le premier conflit moral de To the North est entre Joel et lui-même. L’ouvrier mutique au regard fatigué lutte entre son devoir professionnel, qui suppose d’accepter la mort de deux hommes, et son devoir chrétien – ou simplement humaniste – consistant à respecter la vie et à accorder l’hospitalité à des étrangers. Certes, Joel n’a pas établi les lois de la compagnie maritime, mais il éprouve une forme de sursaut moral après le décès du premier exilé, dont il porte en partie la responsabilité. Refusant d’accroître cette culpabilité, il entraîne bientôt d’autres ouvriers philippins dans sa démarche pour protéger Dumitru, une décision qui crée une réaction en chaîne délétère : ses collègues vivent mal d’être complices du mensonge, et Dumitru lui-même se met à douter de l’issue heureuse de sa cache.

Pourquoi prendre soin d’un homme serait-il répréhensible ? La question, apparemment absurde, prend tout son sens une fois en situation. Le capitaine du bateau l’explique dans une tirade qui expose la complexité des enjeux. Un passager clandestin peut mettre la vie de l’équipage en danger, en choisissant par exemple de saboter le bateau ou de mener une prise d’otages – peu probable avec ces deux migrants rêvant d’Amérique, mais pas impossible. Le dilemme moral se déplace ainsi du for intérieur de Joel à la collectivité : les convictions individuelles d’un homme entrent en conflit avec la (sur)vie du groupe, d’autant que ses collègues risquent eux aussi de perdre leur emploi. Joel peut-il les mettre en danger ?

Conflit de valeurs

« On peut vouloir faire le bien et commettre une injustice », conclut le capitaine taïwanais dans sa tirade. Phrase essentielle du film, paradoxale, qui fait immanquablement penser à Platon. Dans La République, Platon assure en effet que le bien est une idée supérieure qui irrigue toutes les autres. Il compare l’idée de Bien au soleil, d’où émane une lumière qui parvient à notre esprit : cette lumière, ce sont le reste des connaissances humaines, parmi lesquelles Platon classe les idées de justice, de beauté, etc. « Ce qui rend vrais les objets connaissables et rend au sujet connaisseur sa capacité, c’est l’Idée du Bien, écrit-il. Elle est la cause de la science et de la vérité, en tant qu’elles sont connues. »

Sans conception du bien, pas de justice possible. Mais les deux ne se confondent pas pour autant. La justice consiste à établir des lois qui permettent aux êtres humains de vivre ensemble sans trop de conflictualité. Le bien peut informer la délibération sur le juste, mais ne saura s’y substituer : il demeure une idée régulatrice à laquelle on doit parfois désobéir. Pour suivre l’analogie platonicienne entre l’idée du Bien et le soleil, on pourrait dire que trop regarder le bien en face risque nous rendre aveugle. En l’occurrence, Joel observe peut-être un peu trop scrupuleusement l’idée d’hospitalité, qu’il juge cardinale. Il lui faudrait scruter d’autres pans du réel pour agir avec justice, car la sécurité de l’équipage et le bien-être des familles dépendent du travail de ces ouvriers.

Concilier le bien et le juste est une gageure inhérente à la philosophie politique, peut-être la plus délicate de toutes. L’idée de Bien est souvent celle à laquelle les individus sont le plus attachés, que ce soit sur les notions religieuses, morales, existentielles. Elle peut représenter une valeur absolue pour laquelle ils sont prêts à se battre, voire à donner leur vie. Mais cet attachement à l’idée du Bien devient problématique dès lors qu’au sein d’une collectivité, tout le monde ne dispose pas de la même définition du Bien. Comment faire cohabiter cette idée avec l’exigence de justice, elle aussi inhérente au vivre ensemble, a fortiori dans des sociétés ouvertes et plurielles, comme les nôtres ?

Un dilemme insoluble ?

Le philosophe américain John Rawls (1921-2002) tente de résoudre l’équation dans Libéralisme politique (1993). Ce livre est une réponse aux critiques qui ont visé son grand ouvrage, Théorie de la justice (1971), accusé de ne pas prendre suffisamment en compte la diversité des conceptions du bien au sein d’un groupe politique – critique formulée notamment par des philosophes communautariens. Rawls ajoute une réflexion sur les « doctrines compréhensives », à savoir les valeurs que des personnes peuvent avoir dans un même État : sur Dieu, les goûts esthétiques, les buts de vie, etc. Il élabore un modèle complexe de justice fondé sur trois points : la défense des libertés fondamentales, l’équité matérielle entre citoyens et le « pluralisme raisonnable », c’est-à-dire le nécessaire respect des différentes « doctrines compréhensives ».

Dans To the North, le bateau incarne une petite société flottante d’une douzaine d’individus dont les intérêts et aspirations sont peu conciliables, un peu à la manière dont Rawls décrit les tensions sociales à résoudre dans Libéralisme politique. Le dénouement du film n’offre pas de conclusion toute faite mais prend acte du risque qu’il peut y avoir à faire primer le bien sur le juste, à travers une scène finale haletante, pleine de suspense, où les liens de confiance tissés entre les personnages finissent par tragiquement se dénouer.

L’expérience de pensée du film vaut bien entendu à plus grande échelle, à une époque où des milliers de migrants meurent chaque année pour rejoindre, de manière illégale mais compréhensible, des contrées plus hospitalières. Derrière l’expression médiatique « le drame des migrants » ne se cache pas qu’un décompte tragique de morts en mer : il y a aussi le constat que des principes apparemment positifs et désirables, comme l’idée de bien et de justice, peuvent entrer violemment en conflit... sans jamais que l’on puisse aboutir à une conclusion indiscutable possible.

 

To the North, de Mihai Mincan, avec Nikolaï Becker, Soliman Cruz et Noel Sto. Domingo, est en salle à partir du mercredi 26 février 2025.