Cinéma
“The Northman” : être ou ne pas être libre
Alexander Skarsgård et Anya Taylor-Joy dans “The Northman”. © 2021 Focus Features, LLC. Tous droits réservés.
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Cet article est issu du numéro 159 de Philosophie magazine « Qu’est-ce qui nous rend courageux ? », en kiosque le 05 mai 2022. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Le nouveau film de Robert Eggers (The Ligthouse, the Witch) revient aux sources vikings du Hamlet shakespearien. Un récit fait de bruit et de fureur, qui met en lumière la tension entre déterminismes et liberté.
« Prenez votre liberté, et faites-en ce que vous voulez », lance Amleth, le personnage principal de cette saga islandaise pleine de bruit et de fureur. Mais est-ce si simple ? Tout, dans ce héros qui a inspiré le Hamlet de Shakespeare, démontre l’inverse. Prince déchu après que son père, le roi Horwendil (Ethan Hawke), a été assassiné par son oncle Fjolnir (Claes Bang), il est guidé par une idée fixe, qui détermine son action : venger son père, sauver sa mère captive, Gudrun (Nicole Kidman), et tuer le meurtrier. Amleth n’a a priori pas les atermoiements et les hésitations de son double shakespearien. C’est un Viking guidé par des lois séculaires, celles qui dictent chez lui la vengeance par piété filiale, de façon hétéronome. Car chez lui, l’absence de contrainte et la puissance ne signifient pas le libre arbitre. Il y a du Œdipe chez ce guerrier rattrapé par un destin tragique. Dans son monde archaïque, rendu cinématographiquement à grand renfort d’effets et d’images spectaculaires, l’autonomie n’est pas encore une valeur. Freud, dans L’Interprétation des rêves, compare ainsi Œdipe et Hamlet, deux types de héros et de tragédie, celle du « destin » et celle du « caractère ». L’action irréfléchie, d’une part ; le refoulement névrotique, de l’autre. « Hamlet de Shakespeare, écrit-il, a les mêmes racines qu’Œdipe-Roi [de Sophocle]. Mais la mise en œuvre tout autre d’une matière identique montre quelle différence il y a dans la vie instinctuelle de ces deux époques et quel progrès le refoulement a fait dans la vie affective de l’humanité. Dans Œdipe, les fantasmes-désirs sous-jacents de l’enfant sont mis à jour et réalisés comme dans le rêve ; dans Hamlet, ils restent refoulés, et nous n’apprenons leur existence – tout comme dans les névroses – que par l’effet d’inhibition qu’ils déclenchent. » Dans cette version de l’histoire coscénarisée par l’écrivain islandais Sjón, des cas de conscience finissent cependant par s’imposer au héros, et la nécessité du destin s’en trouve ébranlée. Amleth découvre notamment l’impossibilité de satisfaire réellement sa vengeance, rendue illusoire dans un univers certes violent mais bien moins binaire qu’il ne l’imagine.