Entretien

“Nous vivions, jusqu’à présent, dans une culture du viol des enfants”, entretien avec le magistrat Jérôme Pauzat

Temps de lecture : 7 min

“Nous vivions, jusqu’à présent, dans une culture du viol des enfants”, entretien avec le magistrat Jérôme Pauzat

Une manifestation devant le ministère français de la Justice à Paris, le 8 juin 2026; organisée par le collectif Mouv'Enfants et d'autres organisations pour réclamer une loi contre la violence envers les mineurs, à la suite du décès de Lyhanna. ©Adnan Farzat / NurPhoto via AFP

Cet article est réservé aux abonnés.

Que faire de l’indignation provoquée par l’affaire Lyhanna, comment y répondre ? Le magistrat Jérôme Pauzat, vice-président en charge de l’application des peines et coordonnateur du pôle « violences intrafamiliales » au sein du tribunal judiciaire de Nancy, a créé en 2021 l’association A.M.O.U.R. de la justice, pour œuvrer à réparer les liens entre les Français et l’institution judiciaire. Il s’en explique ici, et plaide pour une lutte contre les violences faites aux enfants qui passe par une spécialisation des professionnels.


Quel regard portez-vous sur les annonces et les propositions de réformes qui se multiplient depuis que l’affaire Lyhanna a éclaté ?

Jérôme Pauzat : Un regard un peu désabusé, évidemment… Comment ne pas avoir le sentiment que, depuis des années, la même mécanique est à l’œuvre à chaque drame ? On est dans le déferlement, la déraison médiatico-politique – pas dans l’analyse scrupuleuse des faits et des manquements. En l’espèce, cette affaire atroce sonne le démarrage de la campagne présidentielle : chacun s’en empare et jette ses propositions en place publique sans se poser la question de leur pertinence ni de leur faisabilité. Prenons la loi-cadre sur les violences sexistes et sexuelles faites aux femmes et aux enfants, dont l’examen est demandé en urgence : s’agit-il d’une loi fourre-tout, d’un ensemble d’incantations visant à rasséréner les citoyens ? Ou est-ce véritablement une loi-programme intégrale, qui prévoit une spécialisation de tous les personnels ayant à traiter ces dossiers ? Je crains un peu, je l’avoue, que ce texte soit balayé à la faveur de l’été par d’autres urgences et d’autres drames – qu’il finisse par se perdre dans le grand magma de l’actualité.

 

Vous estimez néanmoins qu’il y aurait besoin d’une telle loi ? 

J’en suis convaincu, oui. L’exemple de l’Espagne le prouve : en 2004, ce pays a été le premier à se doter d’une loi ambitieuse contre les violences faites aux femmes, à faire de ce combat une priorité nationale grâce à des tribunaux dédiés, des enquêteurs spécialisés, une refonte de la chaîne pénale, des systèmes d’alerte efficaces. Et les féminicides ont chuté de 35 %. Les détracteurs de ces mesures diront que d’autres dossiers en ont pâti. Sans doute, mais c’est inévitable : on priorise toujours au détriment de quelque chose ! C’est également, du reste, ce qu’il faut expliquer aux Français : la colère populaire qui s’exprime aujourd’hui montre bien que, pour nos concitoyens, la lutte contre les violences faites aux femmes et aux enfants doit passer avant le reste – avant même, par exemple, le combat contre le narcotrafic. Il s’agit donc d’être ambitieux mais aussi d’évaluer l’impact sur le budget d’une loi intégrale. Sur 1 000 euros de dépense publique, 5 reviennent aujourd’hui à la justice. Il faudra davantage de moyens – ce qui supposera de prendre de l’argent ailleurs. Et les représentants de la nation auront à voter en connaissance de cause. 

Cet article est réservé aux abonnés
Les concepts liés à cet article

ViolenceJustice