La lettre du jeudi

Ob-scène

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Ob-scène

© Aron Visuals/Unsplash

Qu’est-ce que c’est que l’obscène ? Le mégaprojet de Total Énergies en Ouganda est-il plus, ou moins, obscène que celui de British Petroleum en Alaska ? Lorsqu’un adolescent (noir) se fait flinguer par un vieillard (blanc) parce qu’il sonne à la mauvaise porte en allant chercher son petit frère, l’obscénité est-elle plus dans le racisme et la peur ou dans la législation américaine sur les armes à feu ? Et quid de Twitter qui assouplit ses règles sur le harcèlement ? Vous voyez le topo, la liste est sans fin. D’où la question initiale.

 

« Modeste souvenir personnel, à neuf ou dix ans, j’ai entendu le mot “obscène” dans une conversation entre mes parents. J’ignore à quelle chose le mot se rattachait – scandale Christine Keeler ou frasque familiale ? Je ne m’en souviens pas, mais j’ai filé ventre à terre, enfin avec la discrétion qui me semblait devoir s’imposer, vers un vieux dictionnaire : “Du latin obscenus, parole, image qui blesse la pudeur.” Suivait une citation de L’École des femmes : “Ah! mon Dieu! obscénité. Je ne sais ce que ce mot veut dire ; mais je le trouve le plus joli du monde.” La déception fut cruelle.

Plus tard, enfin c’était hier, j’ai lu les pages que le philosophe Jean-Toussaint Desanti a consacrées à l’obscène. L’étymologie (comme toujours) est intéressante parce que le latin obscenus appartient au vocabulaire des augures (ob scaenus : face à gauche, face au côté sinistre). Chez les Étrusques et les Romains, l’ornithomancien divisait l’espace en secteurs attribués aux divinités dont les messages étaient interprétables en fonction de l’apparition fortuite d’un oiseau dans tel ou tel cadran.

Mais Desanti va plus loin. Il note une fausse étymologie dont il fait son miel : “ob-scène”, en dehors ou devant la scène. “Je crois savoir d’expérience que l’obscène concerne de très près le sens de la vue, le devenir visible de ce qui se dissimule ; on pense au rideau qui se lève, et qui peut être un rideau de scène, mais aussi un voile qui recouvre la vérité d’un corps, parfois vivant, parfois mort. ‘Obscène’ désignerait-il l’unité de la dissimulation et du dévoilement ? […] L’obscène, du même mouvement, force le regard et le repousse.” Voilà. L’obscène est une intrusion repoussante ; son antonyme est la pudeur : ni dissimulation, ni exhibition.

Autant conclure sur une note qui ne soit pas obscène : Camus, dans ses Carnets. “Alors que dans la journée le vol des oiseaux paraît toujours sans but, le soir ils semblent toujours retrouver une destination. Ils volent vers quelque chose. Ainsi, peut-être, au soir de la vie.” Ornithologiquement discutable, mais humainement pudique. »

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