Olivier Mongin, Fellag. Éclats de rire

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Cet article est issu du numéro 5 de Philosophie magazine « 5 - hiver 2006 », en kiosque le 07 décembre 2006. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Olivier Mongin explore inlassablement une société postmoderne où le rire est de rigueur. Un pied en France, l’autre en Algérie, Fellag entrechoque les langues pour mieux les réunir. Entre humour et gravité, ils démontent les ressorts de ce qui fait le propre de l’homme.

Espagne, 1550. Une commission de théologiens se réunit à Valladolid pour savoir si les Indiens sont des hommes. Le débat s’enlise : les deux orateurs, le sévère Sepulveda et Bartolomé de Las Casas, défenseur des Indiens, sont aussi brillants l’un que l’autre. Le prélat envoyé par le pape décide de trancher la question par une expérience. « Certains prétendent que la faculté de rire n’appartient qu’à l’homme. Nous allons voir si vos protégés apprécient comme nous la drôlerie. » Malgré les pitreries des bouffons qui ridiculisent le clergé d’Espagne, les trois Indiens qu’on amène ne rient pas. Pour le légat, le débat est clos. Mais ils éclatent de rire alors qu’il trébuche dans l’escalier. S’il nous rappelle que le rire est d’abord de nature corporelle, ce passage de La Controverse de Valladolid de Jean-Claude Carrière suggère aussi qu’il n’est pas étranger à la manière d’être ensemble, de faire corps précisément… avec soi-même, entre les sexes, entre les communautés. Aristote déjà, pour qui l’homme était un « animal politique », social, faisait aussi du rire le deuxième apanage de notre espèce : « Seul parmi les êtres vivants, l’homme sait rire. » D’où l’idée de réunir à Paris, dans le petit théâtre du musée Grévin, notre propre commission de rieurs. D’un côté, le philosophe Olivier Mongin, qui a publié, en mars, De quoi rions-nous ? Notre société et ses comiques ; de l’autre, l’artiste Fellag, ce faiseur de rire amoureux d’une société multiethnique qui conçoit son métier comme un chantier social. Notre prélat, envoyé de Rome, trônant tel un juge au balcon du théâtre : la statue de cire de Roberto Benigni.

 

Fellag : J’ai joué pendant dix ans comme comédien. J’ai quitté le théâtre conventionnel pour aller sur le chantier social et le traiter par le théâtre. Pour savoir ce qui, aujourd’hui, fait rire les gens, il faut avoir une connaissance intime de la société, de ses lignes de fracture, des tensions qui la traversent, des nœuds autour desquels elle se cristallise. Il s’agit pour moi d’aller vers la parole de la rue, de la saisir, puis de la théâtraliser, c’est-à-dire agir sur le langage, lui donner une enveloppe de rêve, de mystère, de fiction, pour « faire passer la pilule », si l’on peut dire.

 

Olivier Mongin : Oui, cela peut paraître paradoxal, mais le rire, au départ, ce n’est pas la joie. Le rire, c’est précisément ce moyen de convertir quelque chose qui fait peur en quelque chose qui fait moins peur. Le rire touche aux ressorts essentiels de la peur. D’ailleurs, les plus grands comiques ne sont pas de grands joyeux. Buster Keaton était surnommé l’« homme qui ne rit jamais ». Celui qui fait rire n’est pas celui qui rit parce qu’il a compris qu’il y a quelque chose qui ne va pas, qui fait peur à tous. Et il va transformer cela en un rire libératoire, cathartique.

 

F. : Quand l’humoriste vient au théâtre, il sait qu’il arrive gros d’une tragédie, de choses graves et non légères, qu’il va mettre sur la table pour les partager avec les autres. Quand les spectateurs se rendent au théâtre pour me voir, moi ou un autre, ils se disent qu’ils vont voir un comique, qu’ils vont passer une soirée amusante, divertissante. Mais tout le temps du spectacle que je donne, je vais jouer du marteau piqueur, si je puis utiliser cette image. Je vais lancer une bombe. L’important est de faire passer cela de façon à me faufiler entre les mécanismes de résistance des spectateurs pour atteindre l’endroit, le nœud des nerfs qui déclenchent le rire. Car le rire n’est qu’un mécanisme nerveux qui acquiesce, qui dit : « Oui, bravo, je suis d’accord ! » C’est une réaction qui se déclenche quand le spectateur se sent percé à jour et se dit : « Merde, je suis découvert, il a deviné que moi aussi je suis un lâche, que moi aussi j’ai des préjugés, j’ai mes cachotteries, etc. » Et « lui », c’est moi ; moi, c’est lui ; chacun des autres spectateurs, c’est moi. Alors se déclenche la libération par le rire. Malcolm de Chazal disait dans Penser par étapes : « Comme une batterie électrique, l’organisme se charge par les contrariétés et se décharge par le rire. » Le rire est l’un des stratagèmes les plus géniaux que l’homme invente pour survivre au désespoir.

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