La lettre du mercredi

“Pallywood”, dommage collatéral

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“Pallywood”, dommage collatéral

Cette image fournie par l'Office de secours et de travaux des Nations Unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA) montre des personnes qui tentent d'éteindre l'incendie qui a coûté la vie à Shaaban al-Dalou sur le site d'une frappe aérienne israélienne autour de tentes pour personnes déplacées à l'intérieur des murs de l'hôpital des martyrs d'Al-Aqsa à Deir al-Balah, dans le centre de la bande de Gaza, tôt le 14 octobre 2024.  © UNRWA / AFP

« À chaque image ou vidéo horrifique venue de Gaza, un hashtag répond, trouvant un écho tout particulier chez les partisans de Netanyahu, mais qui se répand au-delà : #pallywood, contraction des noms “Palestine” et “Hollywood”. Façon de suggérer que les images qui nous parviennent pourtant difficilement ont été fabriquées, que le sang serait en réalité de la sauce tomate dont les Gazaouis ne manqueraient absolument pas, que les enfants morts sous les décombres ne seraient que des pantins désarticulés, et que tout Gaza se serait transformé en un gigantesque plateau de tournage. Comme si la situation était à ce point insoutenable que nous ne pouvions pas l’envisager autrement que sous l’angle du trucage.

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On voit un jeune homme sur ce qui ressemble à un brancard ou un lit très rudimentaire tenter de repousser les flammes de ses maigres bras. Des gens hurlent autour de lui, tentent de l’aider, mais leurs extincteurs ne fonctionnent pas, et l’homme est englouti par le feu, dans une vision de cauchemar. La mort de Shaaban Al-Dalou, étudiant en informatique de 19 ans, des suites d’une frappe israélienne qui a touché un camp de personnes déplacées à Deir Al-Balah, dans la bande de Gaza, a suscité une vive émotion la semaine dernière. Mais aussitôt les images devenues virales, le soupçon d’une mise en scène “pallywood” a surgi de façon tout aussi massive. Les principaux médias internationaux ont beau avoir authentifié la vidéo et retracé la courte vie de Shaaban Al-Dalou, tout en soulignant que l’armée israélienne n’avait fourni aucune preuve de la présence d’un quelconque objectif militaire sur la zone, l’accusation a répandu son poison sur les réseaux sociaux.

Elle n’est pas neuve. Elle prend même sa source dans des images similaires, tournées il y a plus de vingt ans au cours de la seconde intifada. La viralité consistait alors à faire le tour des journaux télévisés du monde entier, mais l’impact est le même. Cette fois-là, c’était un journaliste de France 2, Charles Enderlin, qui filmait un père et son fils pris dans une fusillade à Gaza, entre des soldats israéliens et des militants palestiniens. Le 30 septembre 2000, des millions de personnes assistaient ainsi à la mort d’un petit garçon de 12 ans, Mohammed Al-Dura, sous le coup d’une balle perdue israélienne. Tsahal a bien reconnu sa responsabilité dans les faits, pour se rétracter quelques années plus tard. Mais un historien américain, Richard Landes, conteste les images et forge alors pour la première fois le terme de “Pallywood”, titre d’un documentaire qu’il réalise en 2004, pour suggérer que tout cela n’est, en réalité, qu’une affaire de communication. Le documentaire est refusé par la plupart des chaînes de télé américaines, au motif que la déontologie journalistique n’a pas été respectée. Dans une interview accordée au Jerusalem Post en 2008, il dévoile – sans doute involontairement – ses motivations, en arguant que “le mythe palestinien” est “cent fois plus délirant et déconnecté des événements historiques” que le “mythe israélien”. Le conflit entre les deux serait donc, selon lui, affaire de narratif.

Tout aussi nauséabond que puisse être le hashtag #pallywood, il est malheureusement inévitable. Son existence témoigne d’ailleurs du fonctionnement intrinsèque de l’image. Quand bien même cette dernière se voudrait neutre et informative, elle se retrouve toujours avalée, in fine, par une appréciation d’ordre esthétique – cadrage, composition, mise en scène. Dans un recueil d’essais paru en 1977 sous le titre Sur la photographie, Susan Sontag fait la remarque suivante, qui pourrait tout autant s’appliquer à la vidéo : “Les photographes engagés postulent que leur œuvre peut véhiculer une signification stable, peut révéler une vérité. Mais, en partie du fait qu’une photo est toujours un objet en contexte, ce sens est voué à s’évaporer ; en d’autres termes, le contexte qui impose les utilisations immédiates, quelles qu’elles soient, et particulièrement les utilisations politiques d’une photographie, est inévitablement suivi par d’autres contextes dans lesquels cette utilisation devient secondaire et progressivement incongrue.” Et de conclure : “C’est une des caractéristiques essentielles de la photographie que ce processus d’altération de l’utilisation qui en est faite originellement par des utilisations postérieures qui finissent par la supplanter, et tout particulièrement par le discours esthétique par lequel elles sont susceptibles d’être absorbées.” Quel serait le remède à cela ? Une méfiance généralisée ? Plutôt la possibilité de multiplication des points de vue. Or Israël a bien compris que ce n’était absolument pas dans son intérêt, puisque l’accès à la bande de Gaza est strictement interdit à tous les journalistes depuis le 7 octobre 2023, au point que Reporters sans frontières dénonce désormais un “black-out médiatique”. »