Moshe Halbertal : “Dans les nouveaux conflits, il ne faut pas perdre sa colonne vertébrale éthique”

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Moshe Halbertal : “Dans les nouveaux conflits, il ne faut pas perdre sa colonne vertébrale éthique”

© Mussa Qawasma / Reuters

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Cet article est issu du numéro 136 de Philosophie magazine « 136 - février 2020 », en kiosque le 16 janvier 2020. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Un enfant armé doit-il être traité comme un soldat ? Qu’est-ce qui distingue un dommage collatéral d’un crime de guerre ? Voilà le type de questions auxquelles sont confrontés les soldats dans les nouveaux conflits “asymétriques”. Pour les aider dans leurs décisions, des philosophes, comme Moshe Halbertal en Israël, participent à l’élaboration de codes éthiques militaires. Nous l’avons rencontré.

Voici un philosophe qui refuse le partage des tâches entre la pensée et l’action. Moshe Halbertal défend l’idée que l’éthique doit s’infiltrer dans l’espace militaire. Homme de gauche, intellectuel public, philosophe proche d’Avishai Margalit et de Michaël Walzer – avec qui il défend le concept de « guerre juste » –, c’est aussi, dans un Israël travaillé par ses tensions entre religieux et laïcs, un penseur écouté par les plus hautes sphères de l’armée. En 2004, il a participé à une réécriture du code d’éthique de l’armée israélienne, Roua’h Tsahal (« L’esprit de Tsahal »). L’ancienne version avait révélé ses insuffisances lors de la première Intifada (1987-1993). Ce nouveau code éthique, qui n’est pas juridiquement contraignant, a un usage éducatif dans la formation des soldats et peut aussi être invoqué dans les décisions de cours martiales. Il est en outre assez bref pour pouvoir être mémorisé. Vue d’Europe, cette collaboration d’un philosophe avec l’armée peut apparaître comme une compromission. Elle procède en réalité d’une vision précise de l’éthique appliquée : la guerre est un mal qui doit être encadré par le droit et la morale. À l’heure des conflits « asymétriques » au Sahel comme au Moyen-Orient, la réflexion de Moshe Halbertal pourrait bien être une boussole. 

 

Vous avez participé à la réécriture du code d’éthique de l’armée israélienne. À qui est-il destiné ?

Moshe Halbertal : Au soldat. Le code comporte les principes qui doivent orienter son action. C’est l’un des effets des nouveaux conflits dits « asymétriques », comme en Irak, au Sahel ou dans les territoires palestiniens : les conflits éthiques se posent en situation au niveau du soldat, et non plus au niveau hiérarchique le plus élevé. Les conflits asymétriques sont aussi des microconflits. Les guerres menées par Israël dans le passé étaient des guerres conventionnelles : des armées régulières se rencontraient sur un terrain délimité. Et les questions éthiques étaient limitées au rapport avec les captifs de guerre ou aux dommages matériels. Aujourd’hui, on envoie un soldat dans un espace où l’adversaire ne se distingue plus de sa population civile. Et sa propre population est attaquée sans distinction – par des tirs de missiles, par exemple. Ainsi les deux éléments centraux de la guerre, le front et l’uniforme, s’effacent et laissent place à une guerre de tous contre tous, en tout lieu. Le champ de bataille est partout : un marché, un lieu de culte, une école transformée en base arrière, un hôpital, des maisons. L’ennemi n’est plus identifiable, et la guerre se mue en guérilla urbaine. Cela a des répercussions sur l’expérience du soldat : c’est à lui qu’incombent les décisions qui étaient le fait des échelons supérieurs de sa hiérarchie. Imaginons qu’il voit quelqu’un sur un toit avec un téléphone. Est-ce un citoyen effrayé ou un observateur qui fait un rapport sur nos positions ? Ce qu’il tient dans la main, est-ce vraiment un téléphone ou un pistolet ? C’est à lui de trancher dans l’incertitude et dans l’urgence, et de faire preuve de phronesis [la « prudence », selon Aristote].

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