Patrick Boucheron: “L’idée de grand récit est en crise”
Cet article est réservé aux abonnés.
Cet article est issu du numéro 66 de Philosophie magazine « 66 - février 2013 », en kiosque le 17 janvier 2013. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
S’il y a quelqu’un que l’idée de « la fin de l’histoire » interpelle, c’est bien l’historien. Et si, suggère Patrick Boucheron, nous sortions de notre point de vue uniquement occidental ?
Comment l’historien perçoit-il ce sentiment de « fin de l’Histoire » : accélération du temps, imprévisibilité de l’avenir ?
Patrick Boucheron : Citez-moi une génération qui n’a pas eu, en rupture avec celle qui la précédait, la certitude de vivre un temps accéléré. Du point de vue du ressenti, les Humanistes de la Renaissance (surtout eux !) éprouvent vivement cette accélération et se sentent poussés dans le dos par le vent de l’histoire. Mais il n’est pas douteux qu’aujourd’hui, certaines évolutions techniques sont en train de produire socialement une accélération exponentielle inédite. La preuve, c’est que l’on ne peut pas dater ces mutations techniques qui changent notre vie. On a tendance à les vieillir. Par exemple vous souvenez-vous qu’en 1991, vous ne communiquiez pas par e-mail avec la planète entière ? 1991, c’est hier mais nous le vivons comme un jadis.
La société médiévale qui m’intéresse, entre le XVe et le XVIe siècle, a elle aussi absorbé la première mutation technologique que fut l’imprimerie. Aujourd’hui, on la décrit comme une révolution. Or l’imprimerie n’a pas pris les gens au dépourvu. Au moment de Gutenberg, vers 1450, cela fait un demi-siècle que les textes se diffusent de plus en plus largement. L’innovation technique de l’imprimerie est pensable au moment où elle est possible. Avec la révolution numérique, nous avons à digérer une offre mondiale et immédiate qui ne correspondait à aucun besoin socialement ressenti. Le possible n’est pas encore pensable.