France / Politique
Patrick Buisson, l’histoire en ligne de fuites
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Cet article est issu du numéro 78 de Philosophie magazine « 78 - avril 2014 », en kiosque le 27 mars 2014. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Est-il possible d’écrire l’histoire immédiate sans trahir ses acteurs ? Telle est la question que pose la diffusion dans les médias d’enregistrements de l’ex-président Sarkozy, réalisés par son conseiller.
D’après ce que nous savons, Patrick Buisson franchissait la porte de l’Élysée, traversait la cour au gravier crissant et se rendait à ses réunions de travail avec le président Nicolas Sarkozy en portant sur lui un dictaphone allumé. Il enregistrait tous les propos, à l’insu de la plupart de ses interlocuteurs. Est-ce choquant ? S’il n’avait aucune intention de publier ces enregistrements, le procédé est pour le moins indélicat mais relève de la morale privée. Pourtant, cette affaire pose une question épineuse : quand on est témoin d’événements historiques ou de décisions politiques, comment en conserver la trace ? Imaginons un instant que Patrick Buisson se soit contenté de prendre des notes dans un carnet ou de tenir un journal, la découverte de ces écrits n’aurait provoqué aucun maelström médiatique et judiciaire, tandis que, aujourd’hui, il est sous le coup d’une plainte de Nicolas Sarkozy et de son épouse Carla Bruni. Les grands mémorialistes du passé, Saint-Simon, Chateaubriand, le cardinal de Retz, savaient quant à eux user de leur plume : ils collectaient des verbatim, rapportaient des conversations avec les grands hommes, faisaient leur portrait, en consignant des changements d’humeur ou l’expression de leurs visages, mais, parce qu’ils employaient la voie de l’écrit, ils ne trahissaient personne. L’écriture, en effet, ajoute la subjectivité de l’auteur au réel : elle laisse toujours une marge à l’incertitude et à l’interprétation, alors que l’enregistrement, par son trop-plein de réalité, peut compromettre ceux qu’il frappe. C’est ce qui distingue la méthode du mémorialiste de celle du policier : comme l’histoire ancienne, l’histoire immédiate relève d’un art du récit.