La lettre du mardi

“Pendant la canicule, le corps devient une prison”

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“Pendant la canicule, le corps devient une prison”

© Nuchao/iStockphoto

« “Je sais plus où me mettre” : je crois que c’est la phrase que mes amis et moi avons le plus échangée la semaine dernière. Alors que l’extérieur devenait difficilement praticable entre 11h et 19h, la plupart des appartements parisiens – et notamment les petites surfaces où il est difficile de créer un appel d’air – se sont rapidement transformés en fournaises. Et nos corps en prisons.


Entre achat de couverture de survie pour isoler ses fenêtres, astuces TikTok pour attirer le chat sur un tapis refroidissant qu’il snobe (évidemment !), et Jean-Michel Météo devenu expert en physique des courants d’air, les Français ont gagné leur brevet en débrouillardise spé bricolage face à la canicule de la semaine dernière. Trois dalles de carrelage formaient soudain un oreiller tout à fait convenable, et les ventilateurs s’agrémentaient de bouteilles d’eau d’abord passées par la case congélo, dans des sculptures à l’équilibre miraculeux – Calder n’a qu’à bien se tenir. Certains ont tenté quelques nuits à la belle étoile, dans des parcs ouverts en continu pour la circonstance, d’autres sont allés se rafraîchir dans les eaux du canal Saint-Martin, offrant des images à l’esthétique très “canicool” – mais gare aux éclats de verre tapis dans le fond. 

Direct de télé-réalité dans 30 mètres carrés

Ne trouvant de refuge nulle part, sauf éventuellement dans ma cave – mais les graviers sont moyennement confortables et le wifi ne passe pas, donc impossible d’y travailler –, j’ai vécu une expérience bizarre : à la fois l’impression d’être devenue prisonnière de ma peau – mention spéciale au réveil en sursaut à 4 heures du matin avec la sensation d’avoir les jambes en feu – et l’obligation de vivre sans aucune clôture. Pour que l’air soit respirable, c’est toutes fenêtres et portes ouvertes que j’ai passé la semaine dans mon 30 mètres carrés. 

Adieu l’intimité, les voisins ont pu profiter d’un live de télé-réalité quasiment H24 – ceci dit, la réciproque était vraie. Saluer sa voisine de palier alors qu’on est en train de préparer une énième salade de tomates en T-shirt-culotte, ça fait un peu drôle au début, mais on s’y fait. Dans les grandes villes, la vague de chaleur a ainsi également balayé la vie privée : alors que le boutonnage de haut en bas à grand renfort de serrure à trois points devenait presque un instrument de mort, nous sommes revenus à une forme d’habitat collectif plus propice à la solidarité. Une sorte de confinement en mode portes ouvertes. 

Déverrouiller la sociabilité

Que l’on s’intéresse au voisinage comme Hélène L’Heuillet, à l’organisation de l’habitat et de l’intimité comme Georges Vigarello, ou aux normes de la propriété privée comme l’historien Arnaud-Dominique Houte, le constat est le même : la modernité se caractérise par une volonté de clôture sur soi. Les normes les plus récentes d’isolation visent à ne plus entendre le moindre signe de vie du voisin, au point que l’on peut facilement oublier son existence, quand la peur des cambriolages incite les particuliers à investir dans des portes blindées, des caméras de surveillance et des alarmes sensibles au moindre souffle de vent, sans parler des dix-huit codes et badges pour accéder à son logement. La tolérance au bruit des autres a largement baissé, et nous ne concevons pas de vivre sans tout verrouiller à double tour. “Trois clés pour l’appartement, quatre pour l’auto, cinq pour la fac. Douze en tout. Voilà l’homme moderne : il est le gardien de prison de sa propre vie. Triste monde : c’est la civilisation du verrou. Même dans votre cercueil, on vous cloue et on vous visse”, ironise Robert Merle dans son roman Derrière la vitre (Gallimard, 1970). 

Mais en cas de forte chaleur, l’agitation des molécules de l’air transforme le cocon douillet et rassurant en bouilloire sans évacuation. Pas d’autre choix que d’ouvrir, sous peine de finir justement dans un cercueil – là, c’est sûr qu’on n’y aura plus ni chaud ni froid, vous me direz. À présent que les températures sont redevenues vivables, on se souviendra peut-être que ce n’est parfois pas si mal de garder un œil sur les autres. De quoi vérifier, d’ailleurs, si on est véritablement “tous logés à la même enseigne”, comme a osé l’affirmer un certain présentateur télé sur son plateau climatisé.  »

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