Le billet de Catherine Portevin
Pendant que j’y pense/Mai 2021
Cet article est issu du numéro 149 de Philosophie magazine, en kiosque le 29 avril 2021. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Allez, on y est presque ! Ça fait deux printemps qu’on y est presque, presque sortis de la pandémie, et il y a fort à parier qu’on va y être presque pendant un bon moment encore. S’il faut s’habituer au « presque », autant apprendre à le vivre autrement que dents serrées par une éternelle impuissance. Car qu’est-ce vivre « presque », quand on y pense ? Essayer et s’arrêter, rester au bord des choses, vouloir et ne pas vouloir, j’y suis et je n’y suis pas, j’y crois et je n’y crois pas …
Ce sont les demi-réussites, demi-ratés, bouts de chagrins, regrets, bifurcations et rendez-vous manqués de la vie que raconte avec son trait fin l’illustratrice Cathy Karsenty dans un roman graphique plein d’autodérision. Presque (Seuil, 152 p., 17 €) est l’histoire d’à peu près tout un chacun, dès qu’il renonce à se reconstruire un itinéraire maîtrisé et cohérent. La dessinatrice, elle, se représente au bord de sa page, à moitié disparue dans la marge, les yeux ronds, en examinant les épisodes ni glorieux ni infamants de son existence : comment « j’ai presque rencontré mon père », « j’ai presque fait une psychanalyse », « je suis presque sortie avec Jean-Paul D. », « j’ai presque posé nue », « j’ai presque été journaliste », « j’ai presque été enceinte », « j’ai presque résolu le Rubik's Cube », et même « je suis presque juive »…
Si son livre donne le sourire, c’est qu’il résiste à sa manière aux arrogances du moment qui consistent à vouloir des identités fermes, des décisions tranchées, des sculptures de soi au burin et des vies rectilignes. Très peu stoïcienne, Cathy Karsenty ! Mais elle montre à sa manière la voie d’une sagesse que l’on pourrait appeler la sagesse du « bof », de l’indécis, du flou, du flottant. Voilà une sagesse dont on aurait presque besoin !