Exposition
Pablo et sa bande
Sueño y mentira de Franco (planche II), IIIe état 1937, Aquatinte, eau-forte, grattoir, Paris (origine) © Musée national Picasso-Paris, Photo © RMN-Grand Palais (Musée national Picasso-Paris) / Adrien Didierjean © Succession Picasso 2020.
Cet article est issu du numéro 143 de Philosophie magazine « De la fin de la démocratie en Amérique », en kiosque le 24 septembre 2020. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Picasso et la bande dessinée, c'est une longue histoire d'amour, entre influences croisées et héritage, que retrace une riche exposition au musée Picasso, à Paris.
Picasso a-t-il été inspiré par la bande dessinée, ou la BD par lui ? Une exposition explore les liens étroits qu’entretient l’artiste avec le 9e art, ménageant un parcours inventif qui fait la part belle à la création. Au sous-sol du musée, où débute la visite, de grandes fresques ont été commandées à des dessinateurs contemporains, s’inspirant tantôt des œuvres, tantôt du style du maître andalou. En poursuivant à l’étage, ce sont les œuvres du peintre qui sont mises en regard avec des planches d’Hergé, d’Edgar P. Jacobs, de Milo Manara, d’Enki Bilal… tous en ayant fait un personnage type, voire une incarnation de la modernité artistique. Un portrait de Dora Maar est accroché, auquel répond par exemple une variation d’Art Spiegelman.
Pablo Picasso naît en 1881, contemporain des premières bandes dessinées américaines. Lecteur passionné, il se les fait expédier par son amie, la collectionneuse Gertrude Stein – notamment The Katzenjammer Kids (traduit en français sous le titre Pim Pam Poum) et Little Jimmy. Présent dans certaines de ses toiles, le journal est alors le vecteur de cette culture populaire, qui séduit Picasso. Car la BD participe de la subversion des formes académiques que le peintre incarne aussi. Il ne pratique pourtant quasiment jamais le découpage par case, à l’exception d’une œuvre marquante intitulée Songe et Mensonge de Franco (photo). Ces deux planches réalisées en 1937 représentent le dictateur en monstre bouffon s’emparant du pouvoir en Espagne. Elles évoquent Goya par le trait mais empruntent la technique du séquençage qui caractérise la bande dessinée. « Art séquentiel », voici en effet la définition qu’en donne le dessinateur Scott McCloud, auteur de L’Art invisible. Comprendre la bande dessinée (trad. fr. Delcourt, 2007), une théorie de la discipline sous forme de BD. Selon lui, elle repose sur l’art du découpage, la qualité des ellipses et des « gouttières » qui séparent les cases, l’alliance du texte et des images. Mais la BD repose aussi et surtout sur l’invention d’un vocabulaire visuel capable d’amplifier la signification et de tendre vers l’abstraction, sur la capacité à manifester « une puissance cachée » en condensant dans une image plusieurs états du temps et de l’espace. « Depuis son origine, écrit McCloud, la bande dessinée moderne s’est attaquée au problème de la représentation du mouvement dans un dessin qui ne bouge pas. Comment montrer cet aspect du temps dans un art où le temps reste immobile ? » Une question partagée par les cubistes et Picasso, qui synthétise sur une même toile plusieurs perspectives comme autant de séquences et parvient finalement à déployer le temps en fonction de l’espace.