Analyse
Picasso à l'heure de #MeToo
Photo non datée de Pablo Picasso et de sa dernière femme, Jacqueline Roque. © Archive/AFP
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Alors que les podcasts consacrés aux rapports brutaux qu’entretenait le maître du cubisme avec le sexe et le corps des femmes se multiplient, nous revenons sur la place de l’érotique dans la vie et l’œuvre de Pablo Picasso. Et si, en « torturant » le corps des femmes sur ses toiles, le peintre faisait plus que révéler ses pulsions – il confrontait le spectateur informé que nous sommes devenus à l’ambivalence du désir hétérosexuel masculin ?
Le musée Picasso n’a pas pu ignorer la polémique. Après la vague #MeToo, un podcast sur Pablo Picasso par Julie Beauzac, journaliste et animatrice de l’émission Vénus s’épilait-elle la chatte ?, a fait sensation, avec près 250 000 auditeurs à ce jour. C’est, entre autres, sans doute ce succès et ses répercussions dans le monde des amateurs d’art qui ont conduit le musée Picasso à prendre le sujet au sérieux : quelle est la place de la misogynie et du sexisme dans l’œuvre du peintre espagnol ?
Le musée a donc décidé d’organiser des séminaires sur le sujet et d’inviter des artistes (comme la plasticienne Orlan) pour parler de la pratique artistique de celui qui est considéré comme le maître absolu de la peinture moderne, si ce n’est « le » plus grand peintre de l’histoire. Toutefois, si relire la biographie de Picasso à la lumière de la vague #MeToo peut être salutaire, cela ne va pas sans soulever de nouvelles questions…
Picasso ou le sexe comme esthétique : une surprise, vraiment ?
« Le lien entre sexualité et créativité est particulièrement frappant : il est manifeste chez Hugo, Picasso et bien d’autres. Pour créer, il faut une certaine agressivité – “une certaine alacrité”, dit Flaubert – qui a biologiquement sa source dans la libido. Il faut aussi se sentir uni au monde par une chaleur affective qui s’éteint en même temps que les désirs charnels », remarquait Simone de Beauvoir dans son livre La Vieillesse (1970).
Au début du nouveau millénaire, près de trois décennies après la mort du peintre espagnol, cette idée pouvait tout à coup sembler surprenante. En février 2001 était inaugurée une exposition sur la caractère sexuel de l’oeuvre de Picasso : Picasso érotique, à la Galerie nationale du Jeu de Paume à Paris sous la direction du commissaire Jean Clair. Cette exposition avait pour but de combler un manque dans la perception du public et des spécialistes de l’œuvre de Picasso : mettre en lumière, et questionner, la place du sexe dans les créations artistiques du maître. Picasso était contemporain des événements de Mai 68 qui, malgré la révolution des mœurs qui s’ensuivit, n’avaient pas débouché sur une telle réflexion. En 1970 et 1973 furent exposées à Avignon des œuvres érotiques du grand maître, mais elles ne furent pas (com)prises comme telles. Pourtant, pour reprendre les mots du commissaire de Jean Clair, par ailleurs ancien directeur du musée Picasso, « l’œuvre de Picasso est tout entière érotique ». Que la sexualité demeura si longtemps un point aveugle du discours public autour de Picasso est d’autant plus étonnant que le peintre lui-même ne l’a jamais caché : le sexe est au cœur de son processus créatif. Selon lui, « l’art n’est jamais chaste ».